Marie à la rencontre d’Élisabeth

Petit montage inspiré d’un vitrail de la cathédrale Notre Dame à Laon, en France

UNE VISITE ET LA RENCONTRE DES VENTRES : Luc 1, 39-56

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc – Chapitre 17

39 En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.

40 Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth.

41 Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint,

42 et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.

43 D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?

44 Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi.

45 Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

46 Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur,

47 exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

48 Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse.

49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom !

50 Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent.

51 Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.

52 Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.

53 Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides.

54 Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour,

55 de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »

56 Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris



Commentaire de l’Évangile


Par Daniel Cadrin, o.p.

Le commentaire qui suit a paru dans la chronique Marie des Écritures de la revue Notre-Dame-du-Cap, mai 2022, p.14, sous le titre : Notre-Dame des Rencontres.

« Le dernier jour du mois de mai, c’est la fête de la Visitation. Marie se déplace pour rendre visite à sa cousine Élisabeth. Cette visite nous fait entrer dans le mystère d’une rencontre, ou plutôt de plusieurs rencontres.

Marie, femme en mouvement

C’est d’abord la rencontre de deux femmes, heureuses de se revoir. Mais c’est aussi une rencontre des entrailles, de deux vies à venir, celles de Jésus et Jean-Baptiste, car ces deux femmes sont enceintes. Et c’est une rencontre entre deux âges de la vie : l’une est une jeune fille et l’autre une femme âgée, rencontre inter-générationnelle de la jeunesse et de la vieillesse, pour que l’histoire de la visite de Dieu parmi nous se poursuive. C’est en même temps la rencontre de deux Alliances : l’Ancienne Alliance, dont Élizabeth et Jean-Baptiste sont les témoins ultimes, et la Nouvelle Alliance, avec Marie et Jésus qui viennent réaliser la promesse.

Ce récit de la visitation commence sur la route. Après que Marie ait dit oui (Je suis la servante du Seigneur) à l’Annonciation, elle se met en marche, et en hâte, vers la maison d’Élisabeth. Pour aller vers une autre personne porteuse de vie, pour lui être présente et la soutenir. Elle va y demeurer trois mois : ce n’est pas une courte visite de courtoisie. Et à la fin, elle reprend la route. 

Marie, femme des Béatitudes

Comme l’Esprit fut présent pour la jeune Marie à l’Annonciation, l’Esprit habite aussi l’aînée Élisabeth. Elle parle en prophétesse : elle qualifie Marie de Bienheureuse et elle annonce la présence du Seigneur dans ses entrailles. La mère, Élizabeth, inaugure la vocation prophétique de son fils, Jean-Baptiste, qui annoncera le Messie qui vient. Marie répond à Élisabeth par cette magnifique prière du Magnificat. Elle exprime son bonheur pour des motifs personnels et ensuite elle élargit sa prière à tout le peuple. Elle rend grâce pour la bonté de Dieu de génération en génération, avec une attention toute particulière aux humbles, aux affamés et aux pauvres. Sa prière est joyeuse et vigoureuse. C’est vraiment une femme des Béatitudes.

La visitation est un récit d’espérance. Pour vivifier l’espérance, rien de mieux qu’une visite et une vie nouvelle. Récemment, quelle visite ai-je faite ou reçue, et qui fut source de soutien, de joie? Le présent peut être porteur d’avenir. Aujourd’hui, par-delà nos fatigues et notre enfermement dans l’immédiat, comment pourrions-nous transmettre le goût de vivre et l’espoir du futur, de génération en génération?

Sainte Marie, Notre-Dame des Rencontres, aide-nous à reconnaître autour de nous les signes de vie, qui raniment l’espérance. Apprend-moi, entre route et maison, à me déplacer pour aller vers les autres, pour donner et recevoir un peu de bonheur. Amen. »

Images

Les images de la Visitation sont nombreuses, à travers les diverses époques. Du 5e siècle jusqu’à aujourd’hui, on trouve une variété d’œuvres portant sur cette visite : mosaïques, fresques, enluminures, sculptures, icones, peintures, vitraux, … Ce fut particulièrement développé au Moyen Âge et à la Renaissance. Avec la diffusion du Rosaire, de ses mystères et de ses confréries, aux 15e-16e siècles, la Visitation s’est aussi retrouvée dans des ensembles iconographiques.

Marie et Élisabeth sont évidemment les deux figures principales. Physiquement, leur différence d’âge ainsi que leur condition enceinte peuvent être soulignées. Elles sont habituellement proches l’une de l’autre, dans des gestes d’accueil et d’affection. Souvent, d’autres personnes sont incluses : des servantes ou compagnes, leurs époux (Joseph et Zacharie), des anges, et parfois Dieu lui-même.

Dans la mise en images de ce récit, une tradition originale est de montrer aussi les deux enfants à naître, Jésus et Jean-Baptiste : soit dans le ventre de leur mère ou devant celui-ci, pour indiquer leur présence et leur rencontre. Et ces deux êtres à venir, comme leurs mères, sont déjà en interaction l’un avec l’autre. Accueillant Marie, Élisabeth s’écrie (1,44) : Voici que l’enfant a tressailli en mon sein. La rencontre des entrailles ou des ventres est ainsi exprimée. Mais ce Jésus et ce Jean-Baptiste ont l’air d’enfants plutôt que de bébés; et parfois ils ressemblent en fait à des adultes en petit. Jean-Baptiste rend hommage à Jésus.

Cette tradition, qu’on trouve en Orient et en Occident, a été peu reprise dans les derniers siècles. Peut-être ce style d’images était-il trop choquant pour les sensibilités classique et baroque (17e–18e), puis romantique et contemporaine (19e–20e). De plus, contrairement aux idées reçues, c’est après le Moyen Âge, dans l’ère dite moderne, qu’un contrôle plus strict des images s’est mis en place dans l’Église.

Le lieu de la Visitation peut être minimal, avec quelques traces d’édifices pour indiquer une habitation. Ou bien paysages, routes et habitats situent davantage la rencontre de Marie et Élisabeth. En certains cas, l’environnement est très développé, avec maisons et places, habitants et activités, offrant ainsi une actualisation du récit dans le milieu de l’époque.

Sur ces images, un ouvrage intéressant et fouillé est celui d’Anne-Marie Velu : La Visitation dans l’art. Orient et Occident. Ve – XVIe siècle, Cerf, Paris, 2012. Étonnamment, c’est le premier ouvrage sur ce sujet, alors que les images de l’Annonciation et de la Nativité ont suscité de nombreuses études.

Parmi la multitude d’œuvres, en voici quelques unes, un peu plus nombreuses que d’habitude, dont certaines sont au Canada.

  1. Mosaïque, c.540-555, abside, Basilique Saint-Maur, Poreč, Croatie. Les mosaïques de style byzantin de cette église antique, remarquablement conservée, portent sur le Christ, la Vierge Marie, et les saints locaux. Celle-ci est à côté de l’Annonciation. Marie et Élisabeth, très bien habillées, sont enceintes et nimbées. Elle se saluent. Une jeune figure à droite ouvre un rideau pour assister à la scène. Est-ce toi, lectrice ou lecteur, qui veut regarder avec curiosité et attention ces images d’une rencontre?
  1. Heinrich de Constance, sculpture, c.1310-1320, Metropolitan Museum of Art, New York, États-Unis. Cette œuvre a été réalisée pour le monastère des dominicaines de Saint-Katharinental, au Lac Constance en Suisse, un centre important du renouveau spirituel et lié au frère Johan Eckhart. Haute de 59 cm, elle est faite de bois de noyer, de cristal de roche et de métal argenté. Marie et Élisabeth se tiennent la main avec affection. Marie, à gauche, tournée vers nous, porte une couronne. Les deux sont élégamment vêtues, avec un manteau brodé. Dans les formes ovales sur leur poitrine, se trouvaient des images des deux enfants, se regardant. L’œuvre exprime la joie de la rencontre.
  1. Fresque, 14e siècle, nef, Église Sainte-Croix, Pelendri, Chypre. Cette petite église est inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco. Elle contient des fresques du 12e au 16e siècles. Celle-ci a été faite avant 1375. Marie et Élisabeth s’enlacent. L’enfant Jésus, avec un nimbe cruciforme, est assis et bénit Jean-Baptiste; lui aussi nimbé, il s’incline devant Jésus. Les deux sont nus et ont l’air de petits hommes. Édifices et paysage encadrent la scène. Ce style d’images de dévotion est populaire aux 14e et 15e siècles.
  1. Maître Avag, miniature, 1330-1337, Tetraévangile, folio 157v, Institut Matenadaran, Erevan, Arménie. La grande tradition arménienne d’enluminures est marquée par l’art byzantin mais elle a ses traits propres. Le peintre Avag, formé au monastère de Gladzor, a circulé en Cilicie et en Perse. Dans ce manuscrit des quatre évangiles, il montre les deux femmes qui se regardent et s’embrassent; leurs manteaux et leurs nimbes les rapprochent. Dans les médaillons sur leurs ventres, on voit non les deux enfants, comme en plusieurs œuvres de l’époque, mais les visages de Jésus et Jean-Baptiste, nimbés.
  1. Giovanni da Fiesole (Fra Angelico), prédelle, retable de l’Annonciation, c.1432-1434, Museo Diocesano, Cortona, Italie. Cette Visitation est une des six scènes de la prédelle. Cette œuvre du dominicain, patron des artistes, date d’avant les fresques de San Marco. Le paysage dit bien le déplacement, de la route à la maison, avec une montée qui demande effort. Marie et Élisabeth ont chacune une compagne. Cela dit le sens social des sociétés plus anciennes, par rapport au monde moderne des individus. Voici une femme plus jeune et l’autre plus âgée. Le vêtement d’Élisabeth, enceinte de six mois, est plus ample. Cette vue est le premier paysage identifiable dans l’art italien : la vallée de Chiana, la ville de Castigiano Florentina, et la tour de Monterchi, dans l’été toscan.
  1. Konrad Witz, c.1444, panneau (détail), Gemäldegalerie, Berlin, Allemagne. Cet artiste allemand a vécu à Bâle en Suisse. Il se situe à la frontière du gothique et de l’art nouveau. Cette Visitation fait partie d’une œuvre sur panneau de bois, Le Conseil de la Rédemption, qui montre la Trinité, Père, Fils et Esprit, sur un large trône, en discussion. Les deux femmes sont à droite de ce trône. Elles sont visiblement enceintes et proches l’une de l’autre; leurs mains sont expressives. Elles sont contrastées par leur âge et les couleurs de leur vêtement. Les enfants Jésus et Jean-Baptiste sont tous deux nimbés et nus; Jésus est assis et Jean est à genoux, rendant déjà hommage au Messie.
  1. Vittore Carpaccio, 1504-1506, Palais Ca’ d’Oro, Venise, Italie. Ce peintre fut actif à Venise, au moment de la prospérité et de la gloire de la ville. Cette œuvre fait partie d’une série de six scènes de la vie de Marie, faites pour l’École de Sainte-Marie des Albanais à Venise et maintenant dispersées. Carpacio insiste sur l’architecture, comme cette œuvre le montre clairement! Les deux femmes, au centre, se rencontrent et se donnent l’accolade; leurs époux Joseph et Zacharie ne sont pas loin, chacun avec son bâton. La beauté et la précision des édifices, les activités et vêtements des passants, nous parlent du début du 16e siècle à Venise, mais en intégrant des éléments du Proche-Orient : les turbans, les tours de style minaret, les tapis aux balcons, les palmiers. Plusieurs animaux et oiseaux sont présents, qui ont une portée symbolique. L’ensemble est complexe et intéressant.
  1. Jacopo Carucci (Pontormo), 1528-1529, Église Saints-Michel-et-François, Carmignano, Italie. Ce peintre venant de Pontormo a passé sa vie à Florence, où il fut une figure majeure du courant maniériste, marqué par Raphael et Michel-Ange et se distanciant du naturalisme. Les effets et émotions, les distorsions et lignes courbes sont valorisés. À Marie et Élisabeth vues de profil, se joignent deux figures féminines qui regardent en face. Aux deux femmes en mouvement de rencontre, presque dansant, se posent en contraste les deux autres plus hiératiques, mais en continuité par les âges. Les couleurs sont vives et chatoyantes. À gauche, assis, deux hommes en miniatures; au fond (il faut une loupe!), la tête d’un âne (Za 9,9). Le tout offre une œuvre originale et surprenante.
  1. Pierre Mignard, 1660, Chapelle de la Visitation, Monastère des Visitandines, Caen, France. Cette œuvre a été faite pour les Visitandines d’Orléans ; elle se trouve à Caen depuis 1985. L’Ordre de la Visitation, fondé en 1610 à Annecy par saint François de Sales et sainte Jeanne Chantal, a connu un grand rayonnement; dès ses débuts, il accueille les femmes de toute condition. Pierre, frère du peintre Nicolas Mignard et ami de Molière, s’inscrit dans le courant classique du 17e français. Élisabeth, visiblement plus âgée, accueille joyeusement Marie sur le perron de la maison. Zacharie et Joseph sont à leur côté, ce dernier s’adressant à un jeune couple. Des anges au-dessus portent sur un phylactère le début du Magnificat de Marie.
  1. Noël-Nicolas Coypel, c.1710-15, Église Notre-Dame-de-la-Visitation, Champlain, Canada. Cette église actuelle, qui date de 1879, est la quatrième de ce village québécois du 17e siècle. La peinture provient de la deuxième église (1699-1802). Venue de France, elle y fut installée vers 1714-1717. Son auteur est un peintre français, de style baroque, qui vient d’une famille d’artistes liée à la Cour Royale. Il a fait des œuvres mythologiques et bibliques. Les deux femmes sont assises et échangent entre elles, Marie étant un peu plus élevée; de même les époux, dont l’un pointe du doigt vers le ciel. Au-dessus, Dieu le Père entouré d’angelots; en bas, aux pieds de Marie, un agneau avec une croix. Colonnes, arbres et nuées encadrent la scène.
  1. Auteur inconnu, 18e siècle, Église de la Visitation, Montréal, Canada. Cette église de 1751 est la plus ancienne de Montréal; la Visitation est la fête patronale du diocèse, le 31 mai. La tableau, apporté de France, y fut mis en 1756. Il est une copie, ou plutôt inspiré, de celui de Pierre Mignard (cf. 9). On y trouve des éléments semblables, comme l’accueil, les époux, les anges, mais avec des variantes : les vêtements différents, les expressions des femmes et des époux, les anges vers la gauche, etc. L’œuvre porte une dimension méditative.
  1. Gertrude Crête, 2000, encres acryliques sur papier, site interbible.org, Société Expo-Bible du Québec, Canada. Cette artiste québécoise, une Sœur de l’Assomption de la Sainte Vierge (sasv), est décédée en 2012, à l’âge de 97 ans. Elle a été active en plusieurs domaines : aquarelles, peintures, illustrations, verrières. Elle a réalisé une série, dont celle-ci fait partie : Les femmes de la Bible, porteuses du divin. Élisabeth accueille Marie sur le seuil de la maison. Les deux femmes se regardent avec joie. Les plantes et les oiseaux soulignent cette note joyeuse de la rencontre.
  1. Arcabas, 2002, Palais archiépiscopal de Malines, Bruxelles, Belgique. Voici une très belle œuvre de ce grand artiste français, de son nom Jean-Marie Pirot, décédé en 2018 à 91 ans. Marie et Élisabeth se regardent et s’accueillent tendrement. Zacharie, encadré du côté gauche, sert de témoin; nous pouvons nous joindre à lui. Au lieu des deux enfants, Arcabas a mis deux croix ; cette croix est aussi une signature fréquente dans ses œuvres. De l’élan, des couleurs et des figures qui habitent cette Visitation, se dégagent à la fois une légèreté et une profondeur invitant à l’intériorité.
  1. Mary Southard, c.2004, (Visitation©Mary Southard, http://www.ministryofthearts.org. Used with permission), États-Unis. L’artiste est une religieuse de la Congrégation de Saint-Joseph (CSJ). Originaire du Wisconsin, elle vit à Lagrange Park dans l’Illinois. Elle y a co-fondé un Centre de spiritualité écologique. Marie et Élisabeth sont unies par les couleurs, rouge et or, et le mouvement des cercles; leurs mains se rapprochent l’une de l’autre. Au centre, joignant les deux femmes enceintes, émerge une coupe, en blanc, comme une offrande. Au fond, une figure féminine, mystérieuse : celle de Sara ou de la Sagesse? Voici une œuvre animée et inspirante.
  1. Brigid Marlin, 2005, Prieuré bénédictin du Christ-Roi, Tororo, Ouganda. Originaire de Washington, cette artiste a poursuivi des études en art à plusieurs endroits, dont Vienne, Paris et Montréal. Elle s’est installée en Angleterre. Marquée par l’art de la Renaissance, elle a aussi réalisé plusieurs œuvres futuristes et très imaginatives. Cette Visitation s’inscrit dans une série sur les Mystères du Rosaire (cf. site brigidmarlin.com) entre l’Annonciation et la Nativité. Elle reprend les figures du 15e siècle, avec la rencontre des entrailles. Jean Baptiste tressaille dans le sein d’Élisabeth; mais au lieu de Jésus en Marie, nous avons une lumière rayonnante, comme un ostensoir. L’arbre derrière Élisabeth, plus âgée, est rempli de fruits; celui de la jeune Marie est plein de fleurs. Les oiseaux et la lumière chantent la joie. C’est celle des rencontres …

Daniel Cadrin, o.p.


Rencontres avec Jésus – Les dix lépreux

Illustration librement inspirée d’une œuvre non identifiée trouvée sur la toile

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers de la guérison des dix lépreux!

UN LÉPREUX QUI SUPPLIE ET REND GRÂCE : Luc 17, 11-19

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc – Chapitre 17

11 Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la région située entre la Samarie et la Galilée.

12 Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance

13 et lui crièrent : « Jésus, maître, prends pitié de nous. »

14 A cette vue, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » En cours de route, ils furent purifiés.

15 L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.

16 Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c’était un Samaritain.

17 Alors Jésus prit la parole en disant : « Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ?

18 Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! »

19 Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris



Commentaire de l’Évangile


Par Daniel Cadrin, o.p.

Ici, des gens viennent vers lui, mais ils gardent leur distance. Ce qu’ils donnent à voir, c’est leur voix, faisant appel à la compassion. Jésus les entend et il les voit. Ces gens viennent du bout du monde, d’un lieu d’exclusion qui est total. Car ils sont lépreux et considérés, à cette époque, comme tout-à-fait impurs. Ils sont rejetés hors de tout cercle social et religieux, dans la marge radicale. Mais Jésus les voit autrement. Et sa parole non seulement les guérit mais les réintègre dans la communauté de l’échange social et cultuel (17,14).

Leur guérison n’est pas venue seulement de cette parole. Comme d’autres personnes dans les évangiles, ils se sont mis en marche, ils se sont approchés de Jésus, et ils ont supplié, disant la vérité de leur condition et de leur détresse, avec un espoir en leur coeur. Leur appel s’adresse à Jésus, Maître : ils emploient son nom propre, ce qui est rare dans les évangiles; le larron, aussi en Luc (23,42), fera de même. Une première rencontre a ainsi lieu, qui se termine par une transformation, advenant sur la route, là où elle a commencé.

Le récit aurait pu s’arrêter là, mais voici qu’il rebondit! Un des lépreux s’approche maintenant plus près de Jésus. Et sa voix rend grâce; elle est passée de la supplication à la louange, bouclant ainsi le trajet de toute prière croyante. Ta foi t’a sauvé, lui dit Jésus, cette foi d’abord exprimée par un cri d’appel et maintenant par l’action de grâces. La rencontre entre cet homme et Jésus va plus loin que la première. Or, cet homme, lépreux purifié, était à double distance de Jésus, car en plus il est Samaritain. Mais c’est lui, l’étranger, qui accomplit tout le parcours de l’expérience croyante. Sa rencontre de Jésus n’est pas seulement utile, par la transformation qu’elle opère en lui, par la dignité qu’elle lui redonne. Elle le fait aussi entrer dans le monde de la gratuité, de la reconnaissance joyeuse pour le don. Cet homme est comme un ressuscité, il s’est prosterné et il va se relever. Et la rencontre se termine aussi sur la route, où Jésus l’appelle à marcher : Va.

Sur nos routes, nous pouvons nous reconnaître en ces lépreux qui osent sortir de leur marge et faire entendre leur voix, qui prennent le risque d’espérer et ainsi retrouvent leur dignité. Ou encore, nous pouvons nous identifier à ce Samaritain qui a fait un pas de plus, qui est revenu sur ses pas. Non seulement il est guéri, mais il voit qu’il est guéri. Il a pris conscience de ce qui lui arrivait. C’est ce retour réflexif sur son expérience qui le fait aller plus loin dans la foi et le rend capable d’action de grâces. Il ne s’en tient pas à l’immédiat de l’événement, mais en saisit la portée et le sens plus profond.

Cet homme devient ainsi pour nous une figure inspirante, nous appelant à interrompre notre course pour comprendre les changements qui nous arrivent. Quel parcours ai-je accompli? Comment le comprendre? Quelle source de vie a entendu mon cri et a défait les liens qui m’enfermaient dans l’isolement ou le mépris? Et alors peut-être deviendrons-nous capables, un peu plus, à notre tour, de glorifier le Dieu vivant, à pleine voix.

Sur cette route vers Jérusalem, une autre voie de sens est aussi offerte : celle de nous reconnaître en Jésus, l’homme des rencontres. Tant de cris se donnent à entendre, venant de visages que nous ne voyons pas, car ils sont écrits en marge de nos feuilles de route, à peine lisibles. Si nous les laissions s’approcher un peu de nous, au lieu de les fuir, peut-être oserions-nous les voir, reconnaître leur existence, et leur communiquer une parole qui encourage, qui relève, qui recrée le lien social. Et nous pourrions alors rencontrer des témoins de foi impressionnants, en ces visages étrangers dont, spontanément, nous nous serions tenus éloignés. C’est là la grâce des routes et des rencontres. Voici qu’en l’autre, dont nous nous sommes méfiés, de qui nous étions séparés par toutes sortes de barrières, nous découvrons une personne unique et touchante, qui porte une histoire profonde et sait y reconnaître la présence transformante du Dieu vivant.

Sur nos routes remplies d’obstacles et d’inattendus, dans notre marche de pèlerins, des rencontres nous attendent, si nous osons voir, et écouter, et parler. En quoi je me reconnais (ou je reconnais des gens, des groupes) dans les lépreux? dans le lépreux Samaritain? en Jésus, l’homme des rencontres? Ce récit nous fait entendre un appel, à court ou à plus long terme, à demander et à louer, à nous relever et à aller. Je pourrais peut-être commencer par la demande …

Images

Ce récit a été mis en images aux diverses époques de l’art chrétien. Il est visuellement intéressant car il met en scène Jésus et dix lépreux, dont la condition est transformée; et l’un d’eux ressort du groupe. Le choix des figures et postures à montrer dépend du moment du récit qui est retenu : la supplication par le groupe, la parole de Jésus et l’envoi, la prise de conscience et la louange du Samaritain, sa rencontre avec Jésus, le questionnement de celui-ci et l’envoi final.

Les lépreux sont présentés dans leur condition physique et sociale par divers attributs : des marques sur le corps, un habillement particulier, des bandages, des bâtons et béquilles, … Jésus est solennel, manifestant son autorité et sa puissance de guérison. Il est fréquent que des disciples soient présents : en Luc, avant ce texte, ils accompagnaient Jésus.

La scène se passe alors que Jésus, faisant route vers Jérusalem, se trouve à l’entrée d’un village. L’accent peut être mis sur la route comme telle et un environnement naturel; ou des éléments architecturaux peuvent indiquer la proximité du village.

Du Moyen Âge au 21e siècle, voici des œuvres dont les modalités et les styles varient.

  1. Miniature, c.1020-1030, Codex Aureus Epternacensis, Musée National Germanique, Nuremberg, Allemagne.  Ce manuscrit enluminé, écrit avec des lettres d’or, d’où son nom, a été réalisé par le scriptorium de l’Abbaye d’Echternach, ville aujourd’hui au Luxembourg. Les deux scènes sont présentées : celle avec les dix lépreux et celle avec le Samaritain ; c’est d’ailleurs écrit ! Jésus, imberbe et nimbé, selon l’usage antique, a la même posture dans les deux scènes, bénissant de la main droite ; sauf que sa main gauche tient le rouleau de la Parole dans la première. Pierre, l’air perplexe, est avec lui. À gauche, les lépreux, qui ont des taches sur tout le corps, supplient Jésus. À droite, ils sont guéris et s’en vont, alors que le Samaritain est aux pieds de Jésus en lui rendant grâces, comme l’indique le texte. Les murs et tours évoquent l’entrée du village.
  1. Mosaïque, fin du 12e siècle, Cathédrale de l’Assomption, Monreale, Sicile, Italie. Cette église est remplie de mosaïques de style byzantin, dont un cycle de la vie du Christ. Celle-ci est située sur l’aile latérale nord. Jésus est le Maitre, le Pantocrator, qui a la puissance de guérir ces lépreux qui l’implorent. Il tient dans sa main gauche un rouleau de la Parole. Les quatre disciples derrière Jésus, dont Pierre, n’ont pas l’air très enthousiastes! Là aussi, le corps des lépreux est couvert de taches. L’inscription, en latin, reprend des phrases de l’évangile. Les éléments architecturaux réfèrent au village. Au sol, quelques fleurs disant la vie et l’espérance.
  1. Fresque, 13e siècle, coupole, Baptistère de Parme, Émilie-Romagne, Italie. Ce baptistère de forme octogonale a été commencé à la fin du 12e siècle par l’architecte Benedetto Antelami; il témoigne du passage du roman au gothique. Cette fresque, comme plusieurs autres de la coupole, est attribuée à Grisopolo, un peintre originaire de Parme. À gauche, deux disciples qui nous regardent. Au centre, un Christ majestueux qui lui aussi nous regarde. À droite, des lépreux plus variés dans leurs âges et positions; et il y a une femme avec un enfant sur son épaule. Maison et arbre nous situent dans le lieu.
  1. Fresque, 14e siècle, Monastère de Decani, Kosovo. Ce monastère date de 1330 et relève de l’Église orthodoxe serbe. Le Kosovo, qui faisait partie de la Serbie, a déclaré son indépendance en 2008, mais elle est encore controversée. Nous retrouvons dans cette fresque plusieurs éléments déjà vus : les disciples à gauche, incluant Pierre, plus nombreux mais sur leur réserve; Jésus solennel qui bénit de la main droite et tient en main gauche le rouleau de la Parole; les lépreux tachetés et suppliant Jésus de leurs voix et mains; l’architecture évoquant l’entrée du village.
  1. James Tissot, c.1886-1895, Brooklyn Museum, États-Unis. Ce peintre français, qui a vécu en Terre Sainte, a mis en images les Évangiles avec une attention au contexte naturel et social. Le paysage montagneux, le village, les champs et les arbres, donnent un cadre plus large à cette scène. Les dix lépreux, bras tendus, font monter leur supplication vers Jésus. On les entend presque. Jésus, en blanc et recueilli, reçoit leurs appels. Des disciples sont derrière lui.
  1. William Hole, 1906, The Life of Jesus of Nazareth: Eighty Pictures, London, Eyre & Spottiswoode, Angleterre. Ce peintre et graveur écossais, du courant préraphaélite, a illustré la Bible. Il a voyagé en Terre Sainte et, comme Tissot, il est très attentif au paysage et aux gens. Ici, le village et l’environnement sont bien développés, traversés de lumière. Les lépreux guéris, à droite, s’en vont, réjouis de leur guérison. Mais au centre, on voit le Samaritain reconnaissant, agenouillé devant Jésus ; celui-ci, en blanc et très droit, tient sa main et le touche à l’épaule.
  1. Gebhard Fugel, c.1920, Musée diocésain de Freising, Allemagne. Ce peintre de Ravensburg, formé à Stuttgart, s’est installé à Munich en Bavière. Il fut influencé par le mouvement Nazaréen, un courant artistique et spirituel né en Allemagne au 19e siècle. Il a participé à la fondation de l’Association allemande pour l’art chrétien. À gauche, on voit le groupe des lépreux, en mouvement, bras tendus et couverts de bandages, suppliant Jésus. Celui-ci, en blanc, est imposant; quatre disciples marchent derrière lui. Route, champs et ciel offrent un cadre et des lignes, qui font ressortir les personnages.
  1. JesusMafa, c.1975, Collectif pour la catéchèse, Cameroun. Le contexte de ces scènes évangéliques est celui du peuple Mafa, au nord du Cameroun. Bénédicte de la Roncière, une artiste française qui a publié plusieurs albums, a réalisé les illustrations finales. Les lépreux guéris exultent, libérés de leurs béquilles et bandages. Le lépreux reconnaissant rayonne de joie, aux pieds de Jésus, en rouge. Le village est bien visible, avec les huttes et les enfants qui courent.
  1. James Christensen, 2002, site jameschristensenart.com, États-Unis. Originaire de Californie, il a vécu à Orem dans le Utah, où il est décédé en 2017 à 74 ans. Il fut illustrateur pour diverses revues et publications. Dans l’Église de Jésus-Christ des Saints-des-Derniers-Jours (Mormons), il était évêque d’une congrégation locale. On voit ici les neuf lépreux guéris en mouvement, tout joyeux ; leurs clochettes résonnent encore. À droite, en contraste, le Samaritain ne bouge pas. Il est en pleine prise de conscience de ce qui lui est arrivé; c’est le moment de la reconnaissance et il tourne son regard en direction de celui qui l’a guéri. Il n’y a aucun décor. Voici une œuvre forte.
  1. Liz Lemon Swindle, 21e siècle, site ldsart.com, États-Unis. Cette artiste, membre aussi de l’Église de Jésus-Christ des Saints-des-Derniers-Jours, peint des œuvres religieuses très expressives et touchantes, avec des figures qui ont beaucoup d’humanité. Ici, nous sommes vers la fin du récit. Jésus est au centre et le Samaritain à ses pieds ; Jésus prend sa main dans les siennes. Il lui demande : où sont les neuf autres ? Trois disciples regardent avec attention. Entre la scène de la rencontre à l’avant et les murs du village à l’arrière, des pierres, de l’herbe verte et des arbres.
  1. Bill Hoover, 2013, site billhooverart.com, États-Unis. Cet artiste d’Omaha, au Nebraska, utilise divers matériaux pour ses œuvres, dont certaines sont non-figuratives. Il porte intérêt aux récits et au symbolisme. Ici, à droite et bien droits, les neuf lépreux guéris. À gauche, le Samaritain est aux pieds de Jésus, qui est penché vers lui et le touche. Le village est évoqué, à gauche, par des édifices et une clôture, dans un paysage dépouillé. Les couleurs des lieux et des figures font alliance.
  1. Macha Chmakoff, 21e siècle, site chmakoff.com, France. Cette peintre et psychanalyste, de Lyon, formée en théologie, veut exprimer « le mystère de la Révélation ». Elle a plusieurs publications. Le titre de cette œuvre réfère à la fin du récit: Où sont les neuf autres? Nous entrevoyons les neuf lépreux guéris à gauche. À droite les disciples sont proches de Jésus. Au centre, sous un cercle, se trouvent Jésus debout et le Samaritain agenouillé : le jaune du vêtement de Jésus se retrouve sur le Samaritain. Beaucoup de lumière émerge de cette œuvre; laissons-la venir et s’approcher de nous …

Daniel Cadrin, o.p.


​Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, librement inspiré d’une œuvre non identifiée trouvée sur la toile.

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Rencontres avec Jésus – L’homme riche

Illustration librement inspirée d’une œuvre du peintre Heinrich Hofmann

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers du questionnement de l’homme riche!

UN HOMME RICHE, ATTACHANT MAIS ATTACHÉ : Marc 10, 17-31

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc – Chapitre 10

17 Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? »

18 Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul. 

19 Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. »

20 L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. »

21 Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. »

22 Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

23 Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! »

24 Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit : « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu !

25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »

26 De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »

27 Jésus les regarde et dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. »

28 Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. »

29 Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre

30 sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle.

31 Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers. »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

La figure du jeune homme riche est connue : c’est celui qui n’a pas répondu à l’appel de Jésus. Cela arrive. Cela nous est peut-être déjà arrivé! Voici une rencontre à la fois touchante et questionnante. En Marc (10,20), il s’agit d’un homme; en Matthieu (19,20), d’un jeune homme; en Luc (18,18), d’un notable. Mais dans les trois cas, il a de grands biens (Mc 10,22; Mt 19,22), il est très riche (Lc 18,22). Marc nous présente Jésus en dialogue avec l’homme, qui ne se met pas à sa suite; puis en dialogue avec ses disciples qui, eux, l’ont suivi mais se posent des questions. Dans les deux cas, le regard de Jésus est mentionné (v. 21 et 23).

Nous voyons cet homme arriver à Jésus en courant et se jeter à ses pieds. Voilà quelqu’un d’ardent et de décidé! Il est motivé : il veut savoir ce qu’il faut faire pour accéder à la vie éternelle. De plus, il a confiance en Jésus, qu’il appelle Bon Maître. Jésus lui répond en lui rappelant des éléments des dix Paroles qui touchent la relation à autrui de diverses manières. Tout cela, l’homme le fait déjà : c’est vraiment un bon gars! On comprend la réaction de Jésus : il regarde avec attention cet homme fidèle et attachant et il l’aime.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais elle continue. Car, en suivant Jésus, il s’agit d’aller plus loin, il ne suffit pas d’être un bon gars, de ne faire de tort à personne. Ni d’ailleurs d’être un pécheur. Jésus lui demande de faire un pas de plus, un engagement personnel à sa suite, i.e. de devenir un disciple. Et l’homme qui courait perd son élan. Il bloque. Il retourne en arrière et s’en va, triste. Pourquoi? Jésus a touché le point sensible, là où une libération était possible demandant un dépassement. Cet homme est riche; mais en plus, il est attaché d’abord à ses biens. Plus qu’à Jésus.

Notre vie est faite d’attachements et de détachements. Les deux sont liés. Pour cet homme, s’attacher à Jésus, y trouver son trésor, implique de se détacher des biens, qui par définition sont bons. Dans la Bible, les biens sont tellement bons qu’ils sont faits pour être partagés, particulièrement avec ceux dans le besoin, les plus pauvres. Il semble que, pour cet homme, ses biens étaient devenus des idoles, le séparant de Dieu et des autres. Il manque un tournant de sa vie, d’où sa tristesse.

Cette rencontre porte à réflexion. Jésus lui-même fait une observation sur l’entrée dans le Royaume et sa difficulté. Celui-ci, fait de miséricorde, de paix et de justice, appelle à un retournement, à un décentrement, pour se tourner vers l’essentiel, de façon risquée. Sur ce chemin à la suite de Jésus, les richesses risquent d’alourdir et de bloquer. Dans cet échange, les disciples sont étonnés, stupéfaits! Pour eux, et c’est la même mentalité d’hier à aujourd’hui, la réussite matérielle est un signe que Dieu nous bénit. Alors comment Jésus peut-il se montrer si exigeant? Ils sont confus.

Jésus voit les choses autrement. Il voit le cœur des humains de l’intérieur, leur fermeture et leur attachement aux moyens plutôt qu’au but, et en même temps leur capacité d’ouverture et toutes ses possibilités. Et les réactions des disciples lui permettent d’élargir l’horizon. Le salut, le Royaume, n’est pas acquis seulement au bout de nos efforts, juste par nous-mêmes. Il est un don de Dieu pour qui tout est possible. Un don qui peut toucher le cœur humain et le transformer quand il accueille, quand il prend le risque de s’ouvrir à plus grand. Parce que Dieu est bon, comme le disait Jésus au début de cet évangile (v.18).

Et la preuve est là : ces disciples qui ont tout laissé pour suivre Jésus, malgré les attachements de toutes sortes qui les retenaient. Ils ont fait ce détachement non en soi, mais à cause de Jésus et de l’Évangile, à cause d’un attachement qui venait les chercher plus profondément, radicalement, avec tout leur être. Et il semble bien que cela valait la peine. Peut-être que l’homme riche a poursuivi sa quête, ou qu’il la poursuit encore, autour de nous et en nous. Quand je regarde mon parcours, quels attachements et quels détachements ont marqué ma marche à la suite de Jésus? Et actuellement, dans cette marche, qu’est-ce qui m’alourdit et qu’est-ce qui me donne des ailes?

Images

On peut trouver des images de ce récit en différentes époques et cultures mais il n’y a pas abondance. Comme pour Nicodème, il s’agit d’une expérience personnelle plus intérieure, d’une quête de sens, pour l’homme appelé. Il y a peu d’action, sauf son arrivée et son départ. Il va susciter plus d’intérêt dans la période moderne, attentive aux réactions et sentiments des individus. En même temps, il y a quelques chose d’universel dans les hésitations et ambiguïtés de cet homme riche.

Jésus peut être accompagné de ses disciples ou seul avec l’homme. L’âge de celui-ci peut varier : parfois clairement jeune ou d’âge moyen. Il est habituellement très bien vêtu, pour indiquer sa richesse. Son visage est souvent expressif, disant ses attitudes, selon aussi le moment du récit qui est mis de l’avant : l’arrivée, la rencontre et ses échanges, le départ, puis la discussion de Jésus avec les disciples. Jésus, attentif et assez solennel, est debout, quelquefois assis. Il regarde l’homme, ses mains sont en mouvement. Le cadre de la rencontre est fréquemment sur la route, dans la nature.

Voici quelques oeuvres surtout récentes.

  1. Miniature, 11e siècle, Évangéliaire arménien du roi Gagik de Kars, MS 2556, Patriarcat arménien de Jérusalem, Israël. Ce manuscrit, qui a eu beaucoup d’influence, contenait de très nombreuses miniatures de la vie du Christ, dont il ne reste aujourd’hui que quelques unes. Il est influencé par l’art arabe. Jésus et l’homme sont seuls dans un cadre naturel. Le Christ nimbé est assis sur un rocher. Tenant de la main gauche un rouleau de la Parole, il s’adresse à l’homme, main droite vers lui. Celui-ci est attentif et en interaction. Leurs vêtements sont élaborés. Nous sommes au moment de l’appel et du dialogue.
  1. Illustration, 1879, Catholic University of Peking (Beijing), Chine. Voici une œuvre du 19e siècle dont l’auteur est inconnu mais montrant une inculturation du récit en contexte chinois : les figures, le cadre, les vêtements, le tout fait avec beaucoup de finesse. Jésus est avec quelques disciples. Le jeune homme se détourne de Jésus dont il va s’éloigner.
  1. James Tissot, c.1886-1895, Brooklyn Museum, États-Unis. L’artiste français, selon son usage, est très attentif à l’environnement naturel et social. Jésus et les disciples sont sur la route, dans un vaste paysage, avec le lac et les villages au loin. L’homme s’éloigne, comme s’il avait fait son choix de ne pas suivre Jésus. Mais il hésite encore, il réfléchit et ne court pas comme au début du récit. Son humanité, en quête mais bloquée, se donne à voir.
  1. Heinrich Hofmann, 1889, Riverside Church, New York, États-Unis. Ce peintre allemand (à ne pas confondre avec Heinrich Hoffmann) a été formé à Darmstadt et Düsseldorf; il a beaucoup voyagé aux Pays-Bas, en France et en Italie. Il a fait plusieurs portraits et, de plus en plus, des œuvres religieuses. Celles de la vie du Christ demeurent très populaires. Celle-ci sur le jeune homme riche est la plus utilisée pour parler de ce récit. La scène se passe sur la terrasse d’une maison. Jésus et l’élégant jeune homme, baignant dans la lumière, sont en discussion; Jésus explique mais le jeune homme est en réflexion, hésitant, comme ses attitudes corporelles l’indiquent. Il semble déjà triste. À gauche, Pierre et Jean (?) sont présents.
  1. Harold Copping, c.1920, Copping Bible Pictures, The Crown Series, Angleterre. Cet artiste britannique est un des plus célèbres illustrateurs de la Bible au 20e siècle. Ses œuvres continuent d’être utilisées par les différentes Églises. Les personnages sont de face, donnant une intensité à la scène. Jésus est avec ses disciples dans un cadre rural. L’appel a été lancé. Le jeune homme est dans la période difficile du choix. Et nous avec lui. Que va-t-il faire? Il a l’air plus jeune que dans les autres oeuvres.
  1. Soeur Mercedes, 21e siècle, retable, Chapelle diocésaine de Bayonne, France. Cette œuvre se trouve dans le pays basque. L’artiste est une moniale bénédictine, dont nous avons déjà vu un bas-relief à la chronique sur Zachée. Jésus, très nimbé, est assis et entouré d’enfants. Il regarde et touche le jeune homme, équipé pour la route, avec son sac et sa cape.
  1. Michael Belk, photographie, 2009, Journeys with the Messiah, États-Unis. Ce photographe de mode, natif de la Floride, a travaillé avec les plus grandes maisons. À la suite d’un temps de crise et d’une expérience transformante, il a choisi d’annoncer le Christ par son art. Des scènes des évangiles sont montrées dans un contexte actuel. Ici, le jeune homme riche est avec des ami-e-s, dans son auto de luxe. Jésus l’interpelle. Le paysage est celui de la côte italienne. L’effet est saisissant.
  1. Andrei Mironov, 2010, site artmiro.ru, Collection privée, Russie. Ce peintre russe, ancien militaire et iconographe, est apparu quelques fois dans les chroniques. Comme dans ses autres œuvres, ses personnages sont bien campés. Ils sont proches les uns des autres, dans un jeu d’ombre et de lumière. Le jeune homme est en réflexion, un doigt à la bouche; il porte des vêtements de grand prix. Jésus est au centre. Pierre interroge Jésus. Les deux scènes (dialogues) du récit sont incluses.
  1. Katherine Sanders, icône, 2015, site orthodoxartsjournal.org, États-Unis. Cette iconographe écossaise, vivant à Édimbourg, est membre de l’Église grecque orthodoxe. Elle a aussi un doctorat en études religieuses (la mythologie syrienne de l’Age de bronze). Il y a seulement Jésus et le jeune homme. Le Christ, nimbé et solennel, se tient debout. Le jeune homme est richement vêtu, avec des perles à son manteau vermillon, et il porte une couronne de saphirs. À ses pieds, un serpent et un scorpion; près de Jésus, une chute d’eau vive. Ces éléments réfèrent à un texte biblique : Deutéronome 8, 11-2. Moise avertit le peuple, centré sur ses biens et richesses, de ne pas oublier le Seigneur et de se rappeler la traversée du désert, avec le danger des scorpions et serpents et le don de la manne et de l’eau vive. Comme elle l’a elle-même indiqué, le moment du récit écrit par l’iconographe est celui où Jésus regarda l’homme et l’aima…

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, librement inspiré d’une œuvre du peintre Heinrich Hofmann

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Une nouvelle activité pour « vivre les Évangiles de l’intérieur »!

Une nouvelle activité
pour approfondir les scènes des Évangiles
en les vivant de l’intérieur,
en se mettant à la place des personnages!

Suite à la profusion de la littérature et des médias mettant en scène les Évangiles, ceux-ci finissent souvent par être perçus comme étant extérieurs et anecdotiques, comme si cela ne nous rejoignait pas dans notre quotidien.
La dimension historique et culturelle devenant alors souvent plus importante que la relation intérieure avec ce qui est vécu ici et maintenant au cœur de nos vies.

L’activité “Vivre les Évangiles” propose de se familiariser avec des scènes de la Bible impliquant une rencontre avec Jésus, en se mettant dans la peau de l’un des personnages rencontrés, pour ensuite témoigner de ce qui a été vécu
de l’intérieur par le personnage en question.

Est-ce que cette activité vous intéresse? nous écrire à :
alecoutedesevangiles@gmail.com

Rencontres Zoom en option

Les groupes, familles ou paroisses qui désirent animer une activité
“Vivre les Évangiles” peuvent bénéficier de rencontres Zoom avec notre équipe pour mieux comprendre la façon de procéder.


Comment participer

Tout d’abord réunir quelques personnes.

Sélectionner en groupe une des “Rencontres avec Jésus”
publiées sur le site alecoutedesevangiles.art

Choisir ensuite le personnage
auquel chaque participant va s’identifier.

Lire l’extrait des Évangiles figurant en début d’article. Animer une réflexion sur la perception de la scène à partir des différentes images illustrant cette rencontre avec Jésus. Lire au besoin les textes complémentaires approfondissant le sujet.

Apporter quelques modifications minimales à l’apparence de chaque participant pour mieux rentrer dans le rôle de chaque personnage (exemple la manière de porter ses vêtements ou d’arranger ses cheveux). Il ne s’agit en aucun cas de copier les apparences du personnage, mais plutôt d’utiliser quelques points de repère pour mieux s’identifier à celui-ci (par exemple tenir un accessoire qui rappelle un bâton pour incarner un berger)

Ensuite prendre des poses qui nous rapprochent du personnage représenté, pendant qu’une autre personne prend de simples photos de ces poses au moyen d’un portable. Prendre le temps de ressentir intérieurement le vécu du personnage que l’on est en train de mimer.

Enfin écrire quelques mots pour témoigner
de ce qui a été ressenti intérieurement
pendant que l’on incarnait le personnage

Participant s’identifiant à l’un des bergers

Partagez votre expérience!

Envoyez-nous votre témoignage
et quelques photos du personnage
que vous avez incarné!

Nous choisirons certaines photos
pour réaliser des images à tracer
accompagnées de vos témoignages
(les photos ne sont pas publiées,
seuls les dessins à tracer le seront)

alecoutedesevangiles@gmail.com

Jeune femme intériorisant en elle le personnage de Marie

Une activité du site alecoutedesevangiles.art
avec le soutien de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil