Rencontres avec Jésus …dans la tempête, en pleine mer!

« Silence, tais-toi ! » Une illustration de l’atelier Dominique-Emmanuel

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, en pleine mer!

UNE RENCONTRE EN MER, QUI QUESTIONNE : Marc 4,35 – 5,1

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc– Chapitre 4

35 Ce jour-là, le soir venu, il dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. »

36 Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient.

37 Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait.

38 Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »

39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.

40 Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »

41 Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

01 Ils arrivèrent sur l’autre rive, de l’autre côté de la mer de Galilée, dans le pays des Géraséniens.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Les disciples, qui suivent Jésus, ont plusieurs occasions de le rencontrer, au fil des jours, sur les routes et dans les lieux publics et privés. Puis il y a des temps forts, comme celui sur la montagne, à quelques-uns, dans l’éblouissement et la lumière (cf. dernière chronique). Mais il y a aussi des expériences plus inquiétantes, comme cette histoire de tempête, avec une barque assaillie et des disciples qui ont peur. Et tout cela se passe en pleine nuit!

Chacun de nous passe à travers des temps de crise personnelle, habituellement liés à une transition qui touche nos relations, notre travail, notre habitat, nos valeurs et modes de vie. Mes certitudes s’écroulent, mon image de moi-même ne tient plus, la confusion s’installe. Ces crises et leurs passages sont cruciaux dans toute expérience spirituelle. Ils sont le matériau même de nos conversions et du mystère pascal au cœur de nos existences.

Mais les collectivités peuvent aussi vivre des crises et des passages : famille, groupe d’amis, réseau de gens engagés, communauté chrétienne, mouvement, comité paroissial, … Elles doivent affronter des temps d’éclatement des liens coutumiers et des repères rassurants, qui leur donnaient une identité. La solidarité se défait, les convictions ne sont plus partagées, ou simplement le groupe ne sait plus qui il est, quelle est sa mission, ni où il s’en va. La désorientation, qu’elle soit causée par des facteurs externes ou par une crise interne, nourrit la crainte. Le groupe se sent menacé dans son existence même.

C’est d’une telle crise communautaire que Marc nous parle dans son récit de la tempête apaisée. La symbolique de la barque évoque la communauté des disciples avec son Maître Jésus. Ils sont ensemble et loin de la foule anonyme. L’enjeu de ce récit est donné clairement par Jésus : Passons sur l’autre rive (v.35). Il s’agit d’un passage à vivre, comme groupe. Et ce passage sur une autre rive ne sera pas facile. Il est même assez terrifiant! La mer, dans la Bible, n’est pas un lieu de loisir agréable ni un espace indifférent. C’est un lieu de dangers, rempli de forces hostiles. Sa symbolique évoque la mort et le mal. Ce n’est pas par hasard que, dans le livre de l’Apocalypse (21,1), des cieux nouveaux et une terre nouvelle sont annoncés mais non une mer nouvelle : elle a disparu! Autre façon, dans la logique symbolique, d’annoncer la victoire de la vie sur la mort.

Au cœur de la crise des disciples en barque, se vit une expérience déchirante et profonde : le sentiment que le Christ les a abandonnés et qu’il est insensible à leur sort. Ils vont périr et ils se tournent vers Jésus endormi pour crier leur détresse avec vérité et véhémence, sans mettre de gants blancs (v.38). En ce temps extrême, Dieu est absent. La communauté va disparaître. La suite des événements transforme cette situation. Jésus est présent et agissant, malgré leur sentiment. Il agit envers la mer exactement comme il le fait avec des possédés (Mc 1, 25-27) par une parole qui libère et suscite le questionnement. La puissance même de Dieu est à l’œuvre en Jésus (Ps 88 [89], 10.26; Ps 106 [107], 28-30).

Quel est l’effet de cette crise? Quel passage permet-elle de vivre? À la fin, les disciples s’interrogent sur Jésus. Ils se posent une question vraie et nouvelle, qui peut transformer leur regard : Qui donc est-il? Et Jésus lui-même indique le passage crucial : celui de la peur à la foi, à la confiance. Ainsi, le contraire de la foi, ici, n’est pas le doute, l’ignorance ou l’incroyance, mais la peur. Comme si la peur d’avancer vers l’avenir, avec son inconnu, minait la foi d’une communauté plus que tout. Comme si, pour aller plus loin, il nous fallait nous interroger à nouveau, avec étonnement et admiration, sur le mystère de Jésus. Comme si la panique et le sentiment que tout est fini risquaient de vite nous engloutir.

Mais ce récit montre aussi d’autres dimensions des passages. En pleine détresse, les disciples ont crié vers Jésus, sans retenue. Comme si cette parole, dans son âpreté même, était nécessaire pour que la conscience de la présence de Jésus puisse à nouveau apparaître. Et au bout du voyage, les disciples arrivent finalement sur l’autre rive, ce qui était l’objectif premier. Quelle est cette terre nouvelle qui les attend? Ils arrivent au pays des Géraséniens (5,1), en terre païenne. Ils ne sont plus dans leur monde familier, mais en un territoire autre, celui de la mission. Comme si la mission ne pouvait advenir sans un difficile passage par la désorientation, le sentiment de tout perdre, puis l’accès à une foi plus profonde, plus confiante, celle-là même qui rend capables d’être témoins.

Et nous, dans nos communautés, groupes et réseaux, quels passages sommes-nous appelés à vivre, pour quelle mission? Est-ce que j’ai déjà vécu une tempête avec d’autres? Qu’est-ce qui nous menaçait et qu’est-ce qui nous a aidés à passer de la peur à la confiance? Sur quelle rive nouvelle sommes-nous débarqués? Passages qui nous ouvrent le cœur et l’esprit, où le mystère pascal poursuit son travail de création nouvelle dans nos vies personnelles et communautaires.

Images

Des images de ce récit se retrouvent à toutes les époques et dans tous les styles. Il offre des éléments dramatiques et visuellement intéressants : une mer agitée, une barque avec des gens apeurés, un maitre qui dort puis qui apaise la tempête, des disciples qui vivent un apprentissage, … Il y a de quoi nourrir l’inspiration et le travail des artistes!

Jésus est présent dans la barque d’abord comme dormant puis comme agissant. On peut montrer l’un de ces moments ou les deux. Les réactions des disciples peuvent être présentées avec vivacité et diversité ou plus comme celles d’un groupe homogène. La barque peut avoir l’air d’une petite chaloupe ou d’un navire plus imposant. La mer peut être évoquée avec quelques vagues et poissons ou fortement décrite avec ses flots en furie. Comme les vents sont ici des forces hostiles, que Jésus menace et contrôle, ils peuvent aussi prendre forme.

Voici quelques oeuvres du 10e au 21e siècle. L’arrivée sur l’autre rive, avec son défi, n’est pas incluse dans ces images.

  1. Miniature, Codex Egberti, 980-990, fol.24r, Bibliothèque municipale de Trèves, Allemagne. Ce lectionnaire a été fait par le scriptorium de l’Abbaye bénédictine de Reichenau pour Egbert, archevêque de Trèves. Il comprend 51 miniatures. Ici, comme en plusieurs oeuvres médiévales, le début et la suite du récit sont montrés : on voit Jésus endormi, à gauche, et Jésus réveillé menaçant les vents, à droite. Ceux-ci sont personnifiés. Pierre, Jean et Jacques, ses proches, sont avec Jésus dans la barque.
  1. Miniature, Évangéliaire de Hitda, c.1000-1020, cod.1640, fol.117r, Hessische Landesbibiliothek, Darmstadt, Allemagne. Ce manuscrit a été fait par le scriptorium de Cologne à la demande de l’Abbesse Hitda pour la liturgie de son monastère de chanoinesses à Messesche en Rhénanie. Les 22 miniatures sont chacune sur une pleine page. Jésus dort tranquillement au milieu de la barque, son manteau débordant; il est entouré des douze apôtres, nimbés et effrayés, dont l’un d’eux touche l’épaule de Jésus pour l’éveiller. Le navire, avec ses rames visibles, semble dans les airs et porté en avant par la tempête, avec ses voiles au vent. En bas à droite, il risque de sortir du cadre! C’est une œuvre très stylisée, exprimant la tempête et l’apaisement.
  1. Rembrandt van Rijn, 1633, localisation inconnue. Cette peinture était au Isabella Stewart Gardner Museum, à Boston, où elle a été volée en 1990. Elle date des débuts du peintre à Amsterdam. C’est sa seule œuvre navale. La scène est dramatique. Le navire, plus qu’une simple barque, est menacé par une forte vague. Lumière et ténèbres s’affrontent. Nous sommes au milieu du récit : Jésus est éveillé et calme, mais le vent règne encore. Les douze sont affairés ou près de Jésus. À l’avant, l’un d’eux vomit. Un autre se tient au cordage et nous regarde; son visage est celui du peintre.
  1. Eugène Delacroix, 1853, Metropolitan Museum of Art, New York, États-Unis. Ce peintre fut une figure centrale du courant romantique dans l’art du 19e siècle français. Son travail sur les couleurs a influencé plusieurs artistes de la période moderne. Il a fait plusieurs versions de cette scène. Ici, tout est en mouvement et l’environnement bleu-gris, ciel-mer-terre, est menaçant. Jésus dort paisiblement dans la barque alors que les disciples sont énervés. L’un à l’avant s’accroche; d’autres affolés et bras levés vont le réveiller. Mais un disciple lui aussi dort tranquille, près de Jésus.
  1. William Hole, 1906, The Life of Jesus of Nazareth: eighty pictures, Eyre & Spottiswoode, London. Ce peintre et graveur écossais a été marqué par le préraphaélisme, un mouvement anglais du 19e siècle, attaché aux peintres italiens avant Raphaël et n’appréciant pas sa Transfiguration (cf. chronique précédente). Hole a illustré la Bible, après avoir voyagé en Terre Sainte pour connaitre les lieux. Ici, la mer est dangereuse. Jésus, à l’avant du navire, commande aux flots de se calmer. Les disciples, en plan rapproché, sont affairés au contrôle du navire. Le moment du questionnement viendra après.
  1. Giorgio de Chirico, 1914, Musée du Vatican, Rome. Cet artiste italien, formé à Athènes et Munich, a vécu en France et en Italie. Il fut un innovateur, controversé, s’inscrivant dans le courant métaphysique et le mouvement surréaliste, puis plutôt dans le néo-classicisme. Jésus, rayonnant et vêtu de rouge, est bien endormi à l’arrière de la barque. Un disciple va le toucher à l’épaule pour le réveiller et demander son aide. Les autres sont occupés avec la voile et le gouvernail. La terre est proche. La forme de la barque avec sa voile ainsi que l’environnement de la mer et du ciel expriment l’intensité et le mouvement de cette traversée.
  1. Eularia Clarke, 1963, site eulariaclarke-co.uk, Angleterre. Cette artiste de Londres s’est convertie au catholicisme en 1959, à 45 ans. Elle a illustré les Évangiles, en les actualisant de façon vivante et percutante. Elle est décédée en 1970. Jésus, en rouge, est engagé dans un dur combat contre des forces du mal hostiles et nombreuses. La barque est submergée par l’eau. Les disciples sont pris dans des cordes et liens qui les enchainent et menacent leur survie. Le moment de l’apaisement n’est pas encore arrivé.
  1. Jim Janknegt, 1990, site bcartfarm.com, États-Unis. Cet artiste du Texas fait des œuvres très sensibles au contexte contemporain, marqué par la vie urbaine, la violence et le commerce. Il s’est aussi converti au catholicisme, en 2005. La barque est prise dans un tourbillon de vagues et de vents agressifs, avec des disciples apeurés. Mais le Christ, à l’arrière, est agissant pour maitriser les éléments. Sa parole est écrite en rouge : Be not afraid (N’ayez pas peur). En bas, à gauche, des édifices suggèrent le monde actuel.
  1. He Qi, 1998, site heqiart.com. Cet artiste chinois, formé à Nanking et Hambourg, vit maintenant en Californie. Il a été très engagé dans l’Association asiatique des artistes chrétiens. Il allie des approches traditionnelles chinoises avec des éléments de l’art contemporain. Nous sommes ici au moment final. Le bleu domine et apaise. Jésus, aux bras étendus, domine la mer et ses menaces. Une colombe avec une branche d’olivier, disant la paix, est au-dessus de sa tête, comme après le déluge (Gn 8,11). Formes et couleurs s’unissent dans l’harmonie.
  1. Hanna-Cheriyan Varghese, 2000, site hanna-artwork.com, Malaysie. Cette artiste de Malaysie a été aussi engagée dans l’Association asiatique des artistes chrétiens. Elle est décédée en 2008. Elle a été présente déjà dans cette chronique (Samaritaine, Emmaüs). La scène est montrée de front. Les douze apôtres sont inquiets et agités, comme la mer. Mais le Christ à l’arrière, bras étendus, le crucifié et le ressuscité, porteur de lumière, maîtrise la situation. Une colombe est au-dessus de sa tête, comme à son baptême (Mc 1,10).
  1. Pierre Lussier, 2016, site pierrelussier-peintre.com, Canada. Ce peintre de Québec, membre du Racef, est attentif à l’environnement naturel et à l’interaction entre les figures, avec finesse et intériorité. Pierre, Jean et Jacques entourent Jésus qui dort paisiblement. Ils vont le réveiller pour qu’il vienne à leur secours. La barque est entourée de vagues vives et périlleuses. Mais du visage de Jésus et de la douceur des couleurs mêmes de l’œuvre, une paix émerge.
  1. Marie Courbe-Micollet, icône, 2020, site atelier-peinture-icones.fr, France. L’art de cette iconographe s’inscrit dans la tradition orthodoxe russe. Ici, comme dans des œuvres anciennes, on voit toute la séquence : Jésus, en rouge et bleu, tenant en main le rouleau de la Parole, dort, à gauche; puis au centre, il apaise la tempête. L’artiste a écrit : « Cette icône peinte en mars et avril 2020 m’a accompagnée et soutenue pendant ce temps de confinement. J’ai mis le plus de personnes possibles dans ce bateau où nous sommes, il me semble, tous ensemble appelés à passer sur l’autre rive. » Et nous pouvons, nous aussi, y embarquer …

Daniel Cadrin, o.p.


Rencontres avec Jésus – Sur la montagne

La transfiguration illustrée par l’atelier Dominique-Emmanuel

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, sur la montagne

UNE RENCONTRE AU SOMMET, QUI TRANSFIGURE : Marc 9, 2-10

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc– Chapitre 9

02 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux.

03 Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille.

04 Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus.

05 Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »

06 De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande.

07 Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! »

08 Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.

09 Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.

10 Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Déjà, dans ces chroniques, nous avons porté attention aux rencontres de Pierre, Jacques et Jean avec Jésus. Ils font partie des premiers appelés qui se sont mis à la suite de Jésus. Dans cette marche, il y a le quotidien des services et des défis. Mais il y a aussi des temps forts, uniques. C’est ce dont nous parle le récit de la Transfiguration.

Nous nous retrouvons sur la montagne. Dans les Écritures, pour rencontrer le Dieu vivant, certains lieux sont privilégiés : ainsi le désert, la route, le temple, la montagne. Celle-ci est davantage associée à la grandeur et à la gloire de Dieu; c’est le lieu le plus solennel. Élie et Moïse sont passés par cet endroit : ils ont vécu une expérience fondamentale de révélation de Dieu, sur le Sinaï (ou nommé l’Horeb). C’est maintenant au tour de Jésus et de ses disciples d’expérimenter le mystère et l’appel sur la montagne.

Mais ici, c’est en Jésus lui-même que la présence de Dieu est révélée. On y retrouve les signes habituels indiquant cette présence mystérieuse, qui nous dépasse : la lumière, la nuée, la voix, comme au Sinaï. Sans compter ces personnages déjà liés à la montagne, Élie et Moïse, figures de la première Alliance. En Marc, Élie est mentionné en premier, contrairement à Matthieu (17,3). Les deux, Élie le prophète et Moïse le guide, viennent s’associer à Jésus, au Messie qui inaugure l’Alliance renouvelée.

Avant cette expérience forte, les disciples ont reconnu en Jésus le Messie : « Tu es le Christ », a dit Pierre (8,29). Mais Jésus leur a alors annoncé qu’il passerait par la mort et par la croix (8,31). Choc et scandale pour Pierre et les disciples : comment un Messie pourrait-il être faible, mourir crucifié? C’est défigurer le Messie.

Jésus prend les trois disciples plus proches de lui, Pierre, Jacques et Jean (et non Pierre-Jean-Jacques, selon l’expression fréquente!) et les emmène sur la montagne. Ils peuvent alors saisir un peu plus que Jésus est vraiment l’envoyé de Dieu, en qui sa puissance et sa gloire sont présents. À noter: ce sont ses disciples les plus intimes qui ont accès à ce visage lumineux de Jésus, ceux qui l’accompagnent à des moments privilégiés (Mc 5,37; 14,33), qui sont nommés les premiers dans le choix des Douze sur la montagne (3, 13-17). Comme si l’intimité avec Jésus nous faisait entrer plus profondément dans son identité, nous aidait à l’entrevoir, même un instant. Ils en sont d’ailleurs bouleversés, ils ne savent que dire. Souvent en Marc les disciples ne saisissent pas, ils sont dépassés (6, 51-52; 8, 17-18). Et ici, ils aimeraient aussi s’installer en ce lieu (dressons trois tentes) qui est plus rassurant que les défis et conflits de la plaine. À la fin, ils s’interrogent : ressusciter d’entre les morts, de quoi parle-t-il? C’est pour la fin des temps…

Mais ce qui est au centre de ce récit, l’essentiel de ce récit, vient de la Parole, la voix céleste qui est celle des Écritures, la même voix qu’au baptême de Jésus (Mc 1,11). Cette voix appelle à écouter Jésus : Oui, ce Jésus est bien mon Fils, bien-aimé; vous pouvez lui faire confiance, mettez-vous à sa suite. Il va vous déranger et surprendre, il vous parle de croix et de risque, mais son chemin est celui qui mène à la Vie. Dans nos prières, nous disons: « Seigneur, écoute-nous ». Mais ici, les rôles sont renversés: c’est nous qui sommes appelés à écouter Jésus.

Sur leur route incertaine et confuse, comme les nôtres, les disciples, au moins pour un bref temps, font l’expérience d’une lumière unique qui peut les soutenir. Le chemin à venir, à la suite de Jésus, sera difficile, incompréhensible même. Mais une lueur a brillé dans leur obscurité. Ces expériences de la montagne sont provisoires, on ne peut pas s’y installer. Soudain, tout est redevenu normal (9,8) et il faut redescendre dans la plaine, dans le quotidien, avec des questions non résolues. Mais l’expérience faite sur la montagne demeure au plus intime de soi.

Quelles sont ces montagnes où j’ai entrevu cette lumière qui éblouit, ce visage qui illumine? Un lieu spécial, un temps fort, une célébration intense, un groupe inspirant, une musique élevante, une rencontre éclairante, un événement prenant, une parole lumineuse … Sentiment d’une présence qui nous habite, plus grande que notre coeur, qui nous dépasse et nous donne la paix, qui est faite de lumière et de beauté. Il vaut peut-être la peine d’y retourner faire un tour. Ou de s’y rendre pour la première fois. Et qu’est-ce que ces expériences m’invitent à entendre, à écouter? Pour que je retourne sur les chemins et dans les maisons, dans les déserts et les jardins, avec un cœur transfiguré.

Images

Les images de la Transfiguration se sont d’abord développées dans les Églises orientales et dans l’art byzantin. La fête de la Transfiguration y était et est encore une des grandes fêtes de l’année liturgique, le 6 août dans la plupart des Églises. Dans la tradition orthodoxe, grecque et russe, l’icône de la Transfiguration est très importante.

En Occident, c’est à partir du 15e siècle que les images de la Transfiguration se sont développées. La fête était plus ou moins célébrée depuis le 9e siècle mais elle fut intégrée dans le calendrier romain par le pape Calliste III en 1457. Le 16e siècle, particulièrement en Italie, fut un temps privilégié pour sa mise en images.

Plusieurs éléments peuvent retenir l’attention. D’abord le lieu : la montagne, selon les styles, peut être symboliquement évoquée par une élévation ou plus réalistement montrée, à son sommet. La nuée peut être plus petite et discrète ou prendre la forme d’un véritable nuage. Fréquemment, l’espace est verticalement séparé en deux : celui de Jésus, avec Moise et Élie, espace sacré et épiphanique; celui des trois disciples, espace profane des postures humaines d’étonnement et d’effroi.

Jésus est évidemment au centre, en blanc, rayonnant de lumière, sur un pic ou dans les airs. À ses côtés, on voit Moïse et Élie, avec des variantes de position à droite ou à gauche. Parfois chacun est sur son petit pic ou sur un nuage, avec ses attributs évoquant la Loi et les Prophètes : pour Moïse, tablette, cornes; pour Élie, rouleau. Il arrive qu’il ne soit pas évident d’identifier l’un et l’autre, à moins que leurs noms soient écrits. Plus rarement, la voix des cieux, celle des Écritures et du Père, est évoquée par une main, un texte, ou un rayon lumineux. Les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, sont dans des positions et attitudes différentes, disant la diversité des réactions : l’éveil, la crainte, le bouleversement, … Habituellement, Pierre est à gauche, parfois au centre.

Voici quelques œuvres, dont plusieurs viennent des maitres de l’art chrétien, où l’un ou l’autre de ces traits se retrouve.

  1. Mosaïque, 565-66, abside, Monastère Sainte-Catherine, Mont Sinaï, Égypte. Ce monastère du 6e siècle est situé au pied de la montagne par excellence, le Sinaï. Il a été construit sous l’Empereur byzantin Justinien 1er. On y trouve les reliques de sainte Catherine d’Alexandrie et il contient une collection remarquable de manuscrits et d’œuvres d’art. La fête du monastère est celle de la Transfiguration. Dans la mosaïque, il n’y a pas de montagne comme telle. Sur un fond doré, on voit Jésus dans une mandorle bleu, espace sacré, avec un nimbe cruciforme. Moise est à notre droite, main levée pour enseigner, et Élie à gauche. Les disciples, dans l’ordre de gauche à droite, Jean, Pierre, Jacques, sont dans l’étonnement. Les noms de cinq figures sont indiqués. Tout autour, dans les médaillons, se trouvent des prophètes et des apôtres. Nous sommes au début d’une longue histoire d’images.
  1. Miniature, c.1050, Évangéliaire de Cologne, Bibl. 94, f.155, Staatsbibilothek, Bamberg, Bavière, Allemagne. Ce manuscrit de la période ottonienne et de l’École de Cologne contient les quatre évangiles. Le Christ, au nimbe cruciforme et imberbe comme dans l’Antiquité, est posé sur une élévation, avec Moise à notre gauche et Élie à droite (les noms sont écrits). Les trois disciples, en postures d’ébahissement et le regard tourné vers le Christ, sont placés sur le côté droit, à part, ce qui est une approche rare. En bas, il est écrit : Et nous avons vu sa gloire ... Sur la même page, en haut, on voit une scène de la Nativité : le Christ dans une mangeoire, qui a l’air plus d’un petit homme que d’un enfant, avec des anges et trois bergers et leur troupeau. Il est écrit : Le Verbe s’est fait chair. Voici un rapprochement intéressant entre les deux mystères, l’Incarnation et la Transfiguration.
  1. Duccio di Buoninsegna, 1308-11, National Gallery, Londres, Angleterre. Cette oeuvre faisait partie de la prédelle arrière de la Maestà, célèbre retable qui est surtout au Duomo de Sienne. Le peintre de Sienne est un des rares en Occident, à cette époque, à intégrer la Transfiguration dans les séries sur la vie du Christ; mais il y a chez lui influence de l’art byzantin. Sur un fond doré, Jésus, Moïse et Élie sont placés sur le même sommet. Le Christ Pantocrator, bénissant et portant le livre de la Parole, est majestueux dans son habit rouge et bleu aux lignes dorées. À droite, Moïse tient un rouleau déroulé; et à gauche, Élie a aussi la Parole en main. Pierre, Jean et Jacques expriment la stupéfaction et la révérence.
  1. Théophane le Grec, icône, 1403, Galerie Tretiakov, Moscou, Russie. Cette icône fut écrite pour l’église de la Transfiguration de Pereslavl-Zalesski au nord de Moscou. Elle a été attribuée à Théophane le Grec, figure majeure de l’art iconographique, mais cela demeure discuté. Originaire de Constantinople et du monde byzantin, il est allé à Novgorod puis à Moscou. Il fut influent sur l’École de Novgorod et il a formé saint Andrei Roublev. En haut, c’est un monde d’harmonie et de géométrie; en bas, avec les disciples, c’est le désordre et le mouvement. Le Christ tout blanc, rouleau en main, est glorieux, entouré d’un cercle de lumière et de rayons, qui vont toucher les disciples. Et sa lumière circule sur les vêtements des disciples; la communication se fait, de haut en bas. Moise est à droite avec la tablette de la Loi, Élie le prophète à gauche, chacun sur son monticule. Deux séries de scènes sont intégrées : au centre, à gauche, les trois disciples avec le Christ montent sur la montagne, et à droite, en descendent; en haut, à gauche, contact d’Élie avec un ange, et à droite, contact de Moïse. Voici une oeuvre complexe et brillante, dans tous les sens.
  1. Giovanni da Fiesole (Fra Angelico), fresque, 1440-42, cellule no 6, Couvent San Marco, Florence, Italie. Avec son atelier, le peintre dominicain a fait dans chaque chambre de ce couvent une fresque d’une scène de la vie du Christ, pour favoriser la méditation des frères. Le Christ, aux bras en croix, est entouré d’une mandorle blanche; son vêtement ample est resplendissant. Nous voyons Pierre de face, Jacques de dos et Jean de côté. Moïse à gauche et Élie à droite sont évoqués seulement par leur tête; cela suffit. La Vierge Marie, à gauche, et saint Dominique étoilé, à droite, participent à la scène, invitant le frère à y entrer avec eux. Toutes les figures sont nimbées. Voici l’oeuvre d’un artiste, avec son équipe, qui sait allier raffinement chromatique et dépouillement, mais qui est aussi un théologien attentif aux Écritures et à la quête spirituelle.
  1. Raphael Sanzio,1518-20, Pinacothèque, Rome, Vatican. Cette œuvre était une commande pour la cathédrale de Narbonne. C’est la dernière du peintre d’Urbino, figure majeure de l’histoire de l’art. Elle témoigne de sa maitrise exceptionnelle du dessin et des couleurs, mixant tradition et innovation, finesse et puissance. Pour la Transfiguration, dans l’art occidental, c’est l’œuvre la plus connue et commentée. Le Christ, Moïse (à droite) et Élie sont tous les trois dans les airs. Sur un fond bleu, avec un nuage blanc, le Christ aux bras ouverts, dans un vêtement lumineux, s’élève comme un ressuscité. Les trois disciples, étendus, sont éblouis et dépassés. Comme Théophane, Raphael intègre une autre scène, mais de façon plus développée. Elle vient après la transfiguration et un dialogue sur Élie : c’est la guérison d’un garçon possédé (9, 14-29), qu’on voit à droite debout avec son père. Le Christ donne vie et lumière. Cette partie est déjà une riche œuvre en elle-même, avec tous ses personnages; certains, de leur main, pointent vers le Christ. En bas à gauche, un livre est ouvert : à quelle page?
  1. Gerard David, 1520, Musée de l’Église Notre-Dame, Bruges, Belgique. Ce peintre néerlandais, marqué par Memling, a travaillé surtout à Bruges et aussi à Anvers. Il a peint des scènes religieuses, avec une attention aux paysages et au jeu des couleurs. Ses miniatures sont réputées. Jésus, en blanc et hiératique, est seul sur l’élévation de la montagne; Moise et Élie sont installés dans des nuages bien fournis. Élément plus rare, le Père est présent en haut, entouré de lumière et portant une tiare et un sceptre. En bas, on voit Jean, Pierre et Jacques dans des postures de bouleversement. Le paysage est bien développé, avec ses collines, ses arbres et ses cours d’eau. À droite en bas, en plus petit, des gens sont en discussion avec Jésus : il s’agit possiblement du dialogue avec les disciples sur Élie (9, 11-13), qui suit immédiatement la Transfiguration.
  1. Paolo Véronèse,1555-56, Cathédrale Santa Maria Assunta, Montagnana, Province de Padoue, Italie. Originaire de Vérone, Paolo Caliari a fait carrière à Venise. Son sens des couleurs et de la perspective a exercé une grande influence sur plusieurs artistes par la suite. Ici, nous voyons deux espaces bien distincts. Sur le nuage, Jésus en blanc, au visage un peu incertain, est en conversation avec Moise, à gauche, et Élie à droite; cette proximité des trois figures n’est pas fréquente dans l’iconographie de la Transfiguration. Les disciples, dans l’ordre Pierre, Jacques et Jean, couverts par le nuage, sous celui-ci, sont confus et effarés. En haut, des anges virevoltent. Le visage de Pierre ressemble à celui du peintre. Le tout a un effet dramatique et saisissant. Il s’agit vraiment d’un moment spécial.
  1. Umberto Noni, mosaïque, 1924, abside, Basilique de la Transfiguration, Mont Thabor, Israël. Cette église des Franciscains, relevant de la Custode de la Terre sainte, se trouve sur le Mont Thabor, en Galilée, où aurait eu lieu la Transfiguration. Cette immense mosaïque a été réalisée par un artiste de Trieste. Sur un fond doré, le Christ, en blanc et flottant dans les airs au-dessus d’un nuage, est tourné vers le ciel. Moïse, à gauche, et Élie, bien identifiés, sont debout sur un nuage. Élément inusité, le trio apostolique est séparé : Pierre, à gauche, Jacques et Jean, à droite, regardent le Christ avec une certaine surprise ou stupeur. La montagne n’est pas que rocher et pierres mais des plantes y poussent, ce qui aussi n’est pas courant. Sous la mosaïque, il est écrit : Et il est transfiguré devant eux.
  1. Sieger Köder, 2005, Collection privée, Allemagne. Originaire de Wasseralfingen près de Stuttgart où il a étudié en art, ce grand artiste est mort en 2015 à 90 ans. Jeune soldat, il est prisonnier de guerre à Saint-Malo en France. Orfèvre et peintre, marqué par Chagall, et aussi enseignant en art, il est ordonné prêtre en 1971, à 46 ans. Il combine son ministère en paroisse et son travail artistique. Ici, les deux espaces sont clairs. Les trois disciples, yeux fermés, aveuglés et comme en extase, vivent une expérience forte. Moïse à gauche et Élie sont agenouillés et recueillis, non pas debout; ils font partie du cercle de lumière avec le Christ. Celui-ci, dont on ne voit pas clairement le visage mais qu’on devine, comme en d’autres œuvres de Koder (Cène, Lavement des pieds, Emmaüs), est pure lumière, rayonnante. Je peux m’approcher un peu et fermer les yeux pour en recevoir un rayon …

Daniel Cadrin, o.p.


​Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier,

Une illustration de l’atelier Dominique-Emmanuel.

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Rencontres avec Jésus – La famille spirituelle

La « famille de cœur » de Jésus illustrée par l’atelier Dominique-Emmanuel

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers de sa famille spirituelle.

D’UNE FAMILLE À L’AUTRE : Marc 3, 31-35

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc– Chapitre 3

31 Alors arrivent sa mère et ses frères. Restant au-dehors, ils le font appeler.

32 Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. »

33 Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? »

34 Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères.

35 Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Nous nous retrouvons en Galilée, à Capharnaüm, dans la maison de Pierre; elle est le quartier général de Jésus et de sa bande. Un contact se fait entre Jésus et des membres de sa famille qui veulent le voir : sa mère, seule mention de Marie en Marc, et ses frères, expression indiquant un lien de parenté proche. Mais le contact n’aboutit pas à une rencontre. Ou plutôt il permet d’établir une distance et d’opérer un déplacement : de la famille naturelle à une famille universelle, celle des disciples de Jésus.

Déjà, un peu auparavant (Mc 3, 20-21), cette famille est apparue avec des intentions peu favorables. La parenté de Jésus veut s’emparer de lui pour qu’il arrête son ministère. Pourquoi? Il a perdu la tête! Jésus est traité de fou par des membres de sa famille. Les motifs de cette réaction peuvent varier. L’incompréhension : pourquoi ne fait-il sa religion comme tout le monde, plutôt que de se mettre à part, à part de nous? Ou le souci de le protéger : il est en danger, la foule va l’écraser; qu’est-ce qui va arriver à notre petit Jésus, qui était si fin? Il faut le ramener à la maison. Ou l’envie : qu’il rentre dans les rangs; aucune tête ne doit dépasser; se pense-il meilleur que nous?

La scène de contact entre Jésus et sa famille est aussi en Matthieu (12,46-50) et en Luc (8,19-21). Mais l’affirmation de la folie de Jésus par sa famille ne se trouve qu’en Marc. Par ailleurs, on trouve une réaction semblable en Jean 7, 5 : En effet, ses frères eux–mêmes ne croyaient pas en lui.

Cela se comprend quand on regarde, aujourd’hui, les réactions lorsque quelqu’un se convertit et demande le baptême, ou un jeune veut entrer dans une communauté religieuse, ou une sexagénaire revient à la foi et à l’Église après des années d’abandon. Qu’est-ce qui lui arrive? Il ou elle a perdu la tête, ce n’est pas normal : incompréhension, inquiétude, envie.

Un autre aspect, très important à l’époque de Jésus, est l’appartenance à la famille qui est fondamentale. C’est l’unité de base, particulièrement dans les sociétés traditionnelles et rurales. Cela a des avantages : tu n’es pas seul-e, tu es appuyé-e, tu vis une solidarité première. Mais il y a des inconvénients : la pression pour te conformer est très forte et la place pour la liberté personnelle est réduite; se différentier du milieu va surprendre ou susciter la méfiance.

La famille a été un lieu majeur pour la transmission de l’Évangile. On le voit avec les premiers disciples qui ont des liens familiaux : Pierre et André, Jacques et Jean. De même pour la mission, au temps des communautés de saint Paul : le réseau des maisonnées est essentiel. Ce fut important aussi dans le développement des communautés religieuses au Québec. Mais la famille peut aussi devenir un obstacle à la suite de Jésus; et alors il faut oser prendre ses distances, quitter la foule et la famille.

Pourquoi? Parce que le chemin de l’évangile est risqué. C’est le sens premier de prendre sa croix : on peut perdre sa réputation, être insulté. On va rencontrer de l’adversité, de l’hostilité, et même la persécution. Cela fait partie de la suite de Jésus et aide à comprendre ses conditions pour devenir son disciple. Ce n’est pas possible sans un choix personnel de répondre à son appel. Et ce choix peut demander, mais non pas nécessairement, la rupture avec sa famille.

Quand on dit à Jésus que sa mère et ses frères le cherchent, il garde une distance et parle d’une nouvelle famille, élargie, celle de ses disciples. Pour en faire partie, le critère n’est pas telle position sociale, telle appartenance familiale, culturelle, ethnique. Ce qui compte, ce qui est commun à tous, quelle que soit son origine, c’est d’écouter et de mettre en pratique la volonté de Dieu.

La communauté ecclésiale n’est pas d’abord une famille de sang, même si elle en inclut. Jésus est donné pour tous. C’est une nouvelle famille spirituelle, brisant les frontières qui séparent. Sans cela, le christianisme ne serait jamais devenu une religion universelle; il aurait été étouffé par les liens familiaux et claniques. Mais la famille de Jésus, sa mère et ses frères, n’en est pas exclue. Elle peut en faire partie. Ainsi, dans les Actes (1,14), lors d’une assemblée dans une chambre haute à Jérusalem, après l’Ascension de Jésus, non seulement sa mère mais ses frères sont présents. Leur position a changé.

Ce récit en Marc peut surprendre, mais il nous invite à nous poser des questions. Qu’est-ce que je trouve un peu fou dans la personne, la parole ou l’action de Jésus? Il est sain de le reconnaître et d’y porter attention. Dans mon appartenance à des communautés de foi et à des groupes engagés, quels défis ai-je rencontrés par rapport à ma famille?

Le regard de Jésus sur l’être humain est très lucide. Il prend en compte notre nature sociale et grégaire et aussi nos capacités de dépasser les frontières (famille, tribu, nation, culture, continent, …) et de nous donner avec générosité pour aimer Dieu et le prochain. Mais une folie de Jésus demeure : c’est celle de la Croix (1 Co 1, 18-25).

Images

Ce récit a suscité peu d’images, comparativement à la chronique précédente (Visitation) ! Est-ce à cause du sujet qui met mal à l’aise : cette distance, et même une certaine hostilité, entre Jésus et sa famille? Le christianisme, en ses diverses Églises, a beaucoup valorisé la famille et ses liens. De plus, Marie ici n’a pas un rôle touchant ou exemplaire comme en d’autres scènes des évangiles, de l’Annonciation à la Croix, en passant par Cana. Dans la liturgie actuelle, ce passage de Marc est lu le 10e dimanche de l’Année B. Ce dimanche est souvent omis à cause de sa place dans le temps, avant le Carême ou après le temps pascal.

La scène se passe dans une maison à Capharnaüm. Diverses figures sont présentes : Jésus et ses disciples, qui sont assis autour de lui; sa mère et ses frères, qui se tiennent à l’extérieur de la maison; l’un des disciples fait le lien entre Jésus et sa famille.

Voici quelques œuvres dont certaines (3,4,5), plus récentes, montrent exactement la scène. En d’autres, nous voyons Jésus avec des disciples (1), avec une famille (2).

  1. Carl Heinrich Bloch, 1877, Musée National d’Histoire, Château de Frederiksborg, Copenhague, Danemark. Cet artiste luthérien de Copenhague, formé aux Pays-Bas et en Italie, a été marqué par Rembrandt et le courant romantique. Ses œuvres bibliques ont été et sont encore très populaires dans les diverses Églises chrétiennes. Ce tableau fait partie des 23 scènes de la vie du Christ qu’il a peintes pour la chapelle du Palais Frederiksborg. Dans ce Sermon sur la montagne, Jésus en rouge et bleu est solennel et enseigne à ses disciples. Certains, à l’avant-scène, sont plus colorés et ressortent par leurs expressions et leurs attitudes corporelles, disant l’écoute, l’attention, la réflexion. Voici la nouvelle famille de Jésus.
  1. Fritz von Uhde, c.1887-1888, Musée d’Orsay, Paris, France. Ce peintre allemand, à la frontière du réalisme et de l’impressionnisme, était soucieux de la nature et des gens du peuple. Nous l’avons rencontré dans les chroniques sur Emmaüs et Nicodème. Luthérien engagé, il a cherché à présenter les scènes bibliques dans un contexte contemporain. Dans ce Christ avec les paysans, on voit Jésus debout à table, bénissant le repas d’une famille recueillie, qui inclut quelques générations. Le portrait de leur milieu de vie est réaliste et juste. Un enfant regarde Jésus, qui porte un léger halo. La scène est remplie de lumière. Ainsi, Jésus le Vivant est toujours présent, en tout lieu et temps, aux gens qui l’accueillent.
  1. Steve Erspamer, 1993, Clip Art for the Year B, Liturgy Training Publications, Chicago, États-Unis. Cet artiste américain a été un religieux marianiste (s.m.) pendant trente années; il a vécu un temps aux Indes. En 2005, il est devenu bénédictin (o.s.b.), à l’Abbaye de St. Meinrad en Indiana; il y a pris le nom de frère Martin. Il est réputé pour ses vitraux qu’on trouve en plusieurs églises aux États-Unis. Ses illustrations des évangiles, d’inspiration médiévale, couvrent tout le cycle liturgique des trois années : A-Matthieu; B-Marc; C-Luc. Ici, devant Jésus assis, s’approchent une femme âgée et trois hommes. La réaction de Jésus s’exprime par ses mains qui les mettent clairement à distance. À l’arrière, on voit trois autres figures sous une arche: possiblement d’autres membres de sa famille.
  1. Berna, 2018, site www-evangile-et-peinture.org, Suisse. Les oeuvres de Bernadette Lopez, aux couleurs vives et au style inspirant, couvrent aussi tout le cycle liturgique. La scène se passe dans une maison. Les disciples sont assis en cercle autour de Jésus. Quelqu’un lui indique des gens à l’entrée, dans le cadre de la porte: cinq figures, qu’on ne peut distinguer, mais dont l’une aux mains en mouvement est probablement la mère de Jésus. Ce moment précis du récit est bien montré; la suite, la réponse de Jésus sur qui sont sa mère et ses frères, reste à venir. Mais nous les voyons déjà, autour de lui.
  1. Inconnu, 21e siècle, site wol.jw.org, États-Unis. Cette œuvre se trouve sur un site des Témoins de Jéhovah (Watchtower Online Library, Jehovah’s Witnesses); son auteur n’est pas indiqué. Comme elle porte avec précision sur notre récit, dans une approche réaliste et expressive, elle est très utilisée. Les gens sont assis près de Jésus, l’écoutant avec attention et joie. Quelqu’un montre de la main à Jésus les trois personnes à l’entrée de la maison, sa mère et ses frères. La réponse de Jésus est donnée par sa main qui montre les disciples près de lui : voici ses sœurs, ses frères, sa mère. … Peut-être que moi aussi, je pourrais aller m’asseoir avec ces disciples, pour écouter la Parole et faire la volonté du Père. Pour devenir membre de cette nouvelle famille, ou le redevenir, ou continuer avec plus d’élan …

Daniel Cadrin, o.p.


​Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, une illustration de l’atelier Dominique-Emmanuel.

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Marie à la rencontre d’Élisabeth

Petit montage inspiré d’un vitrail de la cathédrale Notre Dame à Laon, en France

UNE VISITE ET LA RENCONTRE DES VENTRES : Luc 1, 39-56

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc – Chapitre 17

39 En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.

40 Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth.

41 Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint,

42 et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.

43 D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?

44 Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi.

45 Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

46 Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur,

47 exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

48 Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse.

49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom !

50 Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent.

51 Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.

52 Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.

53 Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides.

54 Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour,

55 de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »

56 Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris



Commentaire de l’Évangile


Par Daniel Cadrin, o.p.

Le commentaire qui suit a paru dans la chronique Marie des Écritures de la revue Notre-Dame-du-Cap, mai 2022, p.14, sous le titre : Notre-Dame des Rencontres.

« Le dernier jour du mois de mai, c’est la fête de la Visitation. Marie se déplace pour rendre visite à sa cousine Élisabeth. Cette visite nous fait entrer dans le mystère d’une rencontre, ou plutôt de plusieurs rencontres.

Marie, femme en mouvement

C’est d’abord la rencontre de deux femmes, heureuses de se revoir. Mais c’est aussi une rencontre des entrailles, de deux vies à venir, celles de Jésus et Jean-Baptiste, car ces deux femmes sont enceintes. Et c’est une rencontre entre deux âges de la vie : l’une est une jeune fille et l’autre une femme âgée, rencontre inter-générationnelle de la jeunesse et de la vieillesse, pour que l’histoire de la visite de Dieu parmi nous se poursuive. C’est en même temps la rencontre de deux Alliances : l’Ancienne Alliance, dont Élizabeth et Jean-Baptiste sont les témoins ultimes, et la Nouvelle Alliance, avec Marie et Jésus qui viennent réaliser la promesse.

Ce récit de la visitation commence sur la route. Après que Marie ait dit oui (Je suis la servante du Seigneur) à l’Annonciation, elle se met en marche, et en hâte, vers la maison d’Élisabeth. Pour aller vers une autre personne porteuse de vie, pour lui être présente et la soutenir. Elle va y demeurer trois mois : ce n’est pas une courte visite de courtoisie. Et à la fin, elle reprend la route. 

Marie, femme des Béatitudes

Comme l’Esprit fut présent pour la jeune Marie à l’Annonciation, l’Esprit habite aussi l’aînée Élisabeth. Elle parle en prophétesse : elle qualifie Marie de Bienheureuse et elle annonce la présence du Seigneur dans ses entrailles. La mère, Élizabeth, inaugure la vocation prophétique de son fils, Jean-Baptiste, qui annoncera le Messie qui vient. Marie répond à Élisabeth par cette magnifique prière du Magnificat. Elle exprime son bonheur pour des motifs personnels et ensuite elle élargit sa prière à tout le peuple. Elle rend grâce pour la bonté de Dieu de génération en génération, avec une attention toute particulière aux humbles, aux affamés et aux pauvres. Sa prière est joyeuse et vigoureuse. C’est vraiment une femme des Béatitudes.

La visitation est un récit d’espérance. Pour vivifier l’espérance, rien de mieux qu’une visite et une vie nouvelle. Récemment, quelle visite ai-je faite ou reçue, et qui fut source de soutien, de joie? Le présent peut être porteur d’avenir. Aujourd’hui, par-delà nos fatigues et notre enfermement dans l’immédiat, comment pourrions-nous transmettre le goût de vivre et l’espoir du futur, de génération en génération?

Sainte Marie, Notre-Dame des Rencontres, aide-nous à reconnaître autour de nous les signes de vie, qui raniment l’espérance. Apprend-moi, entre route et maison, à me déplacer pour aller vers les autres, pour donner et recevoir un peu de bonheur. Amen. »

Images

Les images de la Visitation sont nombreuses, à travers les diverses époques. Du 5e siècle jusqu’à aujourd’hui, on trouve une variété d’œuvres portant sur cette visite : mosaïques, fresques, enluminures, sculptures, icones, peintures, vitraux, … Ce fut particulièrement développé au Moyen Âge et à la Renaissance. Avec la diffusion du Rosaire, de ses mystères et de ses confréries, aux 15e-16e siècles, la Visitation s’est aussi retrouvée dans des ensembles iconographiques.

Marie et Élisabeth sont évidemment les deux figures principales. Physiquement, leur différence d’âge ainsi que leur condition enceinte peuvent être soulignées. Elles sont habituellement proches l’une de l’autre, dans des gestes d’accueil et d’affection. Souvent, d’autres personnes sont incluses : des servantes ou compagnes, leurs époux (Joseph et Zacharie), des anges, et parfois Dieu lui-même.

Dans la mise en images de ce récit, une tradition originale est de montrer aussi les deux enfants à naître, Jésus et Jean-Baptiste : soit dans le ventre de leur mère ou devant celui-ci, pour indiquer leur présence et leur rencontre. Et ces deux êtres à venir, comme leurs mères, sont déjà en interaction l’un avec l’autre. Accueillant Marie, Élisabeth s’écrie (1,44) : Voici que l’enfant a tressailli en mon sein. La rencontre des entrailles ou des ventres est ainsi exprimée. Mais ce Jésus et ce Jean-Baptiste ont l’air d’enfants plutôt que de bébés; et parfois ils ressemblent en fait à des adultes en petit. Jean-Baptiste rend hommage à Jésus.

Cette tradition, qu’on trouve en Orient et en Occident, a été peu reprise dans les derniers siècles. Peut-être ce style d’images était-il trop choquant pour les sensibilités classique et baroque (17e–18e), puis romantique et contemporaine (19e–20e). De plus, contrairement aux idées reçues, c’est après le Moyen Âge, dans l’ère dite moderne, qu’un contrôle plus strict des images s’est mis en place dans l’Église.

Le lieu de la Visitation peut être minimal, avec quelques traces d’édifices pour indiquer une habitation. Ou bien paysages, routes et habitats situent davantage la rencontre de Marie et Élisabeth. En certains cas, l’environnement est très développé, avec maisons et places, habitants et activités, offrant ainsi une actualisation du récit dans le milieu de l’époque.

Sur ces images, un ouvrage intéressant et fouillé est celui d’Anne-Marie Velu : La Visitation dans l’art. Orient et Occident. Ve – XVIe siècle, Cerf, Paris, 2012. Étonnamment, c’est le premier ouvrage sur ce sujet, alors que les images de l’Annonciation et de la Nativité ont suscité de nombreuses études.

Parmi la multitude d’œuvres, en voici quelques unes, un peu plus nombreuses que d’habitude, dont certaines sont au Canada.

  1. Mosaïque, c.540-555, abside, Basilique Saint-Maur, Poreč, Croatie. Les mosaïques de style byzantin de cette église antique, remarquablement conservée, portent sur le Christ, la Vierge Marie, et les saints locaux. Celle-ci est à côté de l’Annonciation. Marie et Élisabeth, très bien habillées, sont enceintes et nimbées. Elle se saluent. Une jeune figure à droite ouvre un rideau pour assister à la scène. Est-ce toi, lectrice ou lecteur, qui veut regarder avec curiosité et attention ces images d’une rencontre?
  1. Heinrich de Constance, sculpture, c.1310-1320, Metropolitan Museum of Art, New York, États-Unis. Cette œuvre a été réalisée pour le monastère des dominicaines de Saint-Katharinental, au Lac Constance en Suisse, un centre important du renouveau spirituel et lié au frère Johan Eckhart. Haute de 59 cm, elle est faite de bois de noyer, de cristal de roche et de métal argenté. Marie et Élisabeth se tiennent la main avec affection. Marie, à gauche, tournée vers nous, porte une couronne. Les deux sont élégamment vêtues, avec un manteau brodé. Dans les formes ovales sur leur poitrine, se trouvaient des images des deux enfants, se regardant. L’œuvre exprime la joie de la rencontre.
  1. Fresque, 14e siècle, nef, Église Sainte-Croix, Pelendri, Chypre. Cette petite église est inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco. Elle contient des fresques du 12e au 16e siècles. Celle-ci a été faite avant 1375. Marie et Élisabeth s’enlacent. L’enfant Jésus, avec un nimbe cruciforme, est assis et bénit Jean-Baptiste; lui aussi nimbé, il s’incline devant Jésus. Les deux sont nus et ont l’air de petits hommes. Édifices et paysage encadrent la scène. Ce style d’images de dévotion est populaire aux 14e et 15e siècles.
  1. Maître Avag, miniature, 1330-1337, Tetraévangile, folio 157v, Institut Matenadaran, Erevan, Arménie. La grande tradition arménienne d’enluminures est marquée par l’art byzantin mais elle a ses traits propres. Le peintre Avag, formé au monastère de Gladzor, a circulé en Cilicie et en Perse. Dans ce manuscrit des quatre évangiles, il montre les deux femmes qui se regardent et s’embrassent; leurs manteaux et leurs nimbes les rapprochent. Dans les médaillons sur leurs ventres, on voit non les deux enfants, comme en plusieurs œuvres de l’époque, mais les visages de Jésus et Jean-Baptiste, nimbés.
  1. Giovanni da Fiesole (Fra Angelico), prédelle, retable de l’Annonciation, c.1432-1434, Museo Diocesano, Cortona, Italie. Cette Visitation est une des six scènes de la prédelle. Cette œuvre du dominicain, patron des artistes, date d’avant les fresques de San Marco. Le paysage dit bien le déplacement, de la route à la maison, avec une montée qui demande effort. Marie et Élisabeth ont chacune une compagne. Cela dit le sens social des sociétés plus anciennes, par rapport au monde moderne des individus. Voici une femme plus jeune et l’autre plus âgée. Le vêtement d’Élisabeth, enceinte de six mois, est plus ample. Cette vue est le premier paysage identifiable dans l’art italien : la vallée de Chiana, la ville de Castigiano Florentina, et la tour de Monterchi, dans l’été toscan.
  1. Konrad Witz, c.1444, panneau (détail), Gemäldegalerie, Berlin, Allemagne. Cet artiste allemand a vécu à Bâle en Suisse. Il se situe à la frontière du gothique et de l’art nouveau. Cette Visitation fait partie d’une œuvre sur panneau de bois, Le Conseil de la Rédemption, qui montre la Trinité, Père, Fils et Esprit, sur un large trône, en discussion. Les deux femmes sont à droite de ce trône. Elles sont visiblement enceintes et proches l’une de l’autre; leurs mains sont expressives. Elles sont contrastées par leur âge et les couleurs de leur vêtement. Les enfants Jésus et Jean-Baptiste sont tous deux nimbés et nus; Jésus est assis et Jean est à genoux, rendant déjà hommage au Messie.
  1. Vittore Carpaccio, 1504-1506, Palais Ca’ d’Oro, Venise, Italie. Ce peintre fut actif à Venise, au moment de la prospérité et de la gloire de la ville. Cette œuvre fait partie d’une série de six scènes de la vie de Marie, faites pour l’École de Sainte-Marie des Albanais à Venise et maintenant dispersées. Carpacio insiste sur l’architecture, comme cette œuvre le montre clairement! Les deux femmes, au centre, se rencontrent et se donnent l’accolade; leurs époux Joseph et Zacharie ne sont pas loin, chacun avec son bâton. La beauté et la précision des édifices, les activités et vêtements des passants, nous parlent du début du 16e siècle à Venise, mais en intégrant des éléments du Proche-Orient : les turbans, les tours de style minaret, les tapis aux balcons, les palmiers. Plusieurs animaux et oiseaux sont présents, qui ont une portée symbolique. L’ensemble est complexe et intéressant.
  1. Jacopo Carucci (Pontormo), 1528-1529, Église Saints-Michel-et-François, Carmignano, Italie. Ce peintre venant de Pontormo a passé sa vie à Florence, où il fut une figure majeure du courant maniériste, marqué par Raphael et Michel-Ange et se distanciant du naturalisme. Les effets et émotions, les distorsions et lignes courbes sont valorisés. À Marie et Élisabeth vues de profil, se joignent deux figures féminines qui regardent en face. Aux deux femmes en mouvement de rencontre, presque dansant, se posent en contraste les deux autres plus hiératiques, mais en continuité par les âges. Les couleurs sont vives et chatoyantes. À gauche, assis, deux hommes en miniatures; au fond (il faut une loupe!), la tête d’un âne (Za 9,9). Le tout offre une œuvre originale et surprenante.
  1. Pierre Mignard, 1660, Chapelle de la Visitation, Monastère des Visitandines, Caen, France. Cette œuvre a été faite pour les Visitandines d’Orléans ; elle se trouve à Caen depuis 1985. L’Ordre de la Visitation, fondé en 1610 à Annecy par saint François de Sales et sainte Jeanne Chantal, a connu un grand rayonnement; dès ses débuts, il accueille les femmes de toute condition. Pierre, frère du peintre Nicolas Mignard et ami de Molière, s’inscrit dans le courant classique du 17e français. Élisabeth, visiblement plus âgée, accueille joyeusement Marie sur le perron de la maison. Zacharie et Joseph sont à leur côté, ce dernier s’adressant à un jeune couple. Des anges au-dessus portent sur un phylactère le début du Magnificat de Marie.
  1. Noël-Nicolas Coypel, c.1710-15, Église Notre-Dame-de-la-Visitation, Champlain, Canada. Cette église actuelle, qui date de 1879, est la quatrième de ce village québécois du 17e siècle. La peinture provient de la deuxième église (1699-1802). Venue de France, elle y fut installée vers 1714-1717. Son auteur est un peintre français, de style baroque, qui vient d’une famille d’artistes liée à la Cour Royale. Il a fait des œuvres mythologiques et bibliques. Les deux femmes sont assises et échangent entre elles, Marie étant un peu plus élevée; de même les époux, dont l’un pointe du doigt vers le ciel. Au-dessus, Dieu le Père entouré d’angelots; en bas, aux pieds de Marie, un agneau avec une croix. Colonnes, arbres et nuées encadrent la scène.
  1. Auteur inconnu, 18e siècle, Église de la Visitation, Montréal, Canada. Cette église de 1751 est la plus ancienne de Montréal; la Visitation est la fête patronale du diocèse, le 31 mai. La tableau, apporté de France, y fut mis en 1756. Il est une copie, ou plutôt inspiré, de celui de Pierre Mignard (cf. 9). On y trouve des éléments semblables, comme l’accueil, les époux, les anges, mais avec des variantes : les vêtements différents, les expressions des femmes et des époux, les anges vers la gauche, etc. L’œuvre porte une dimension méditative.
  1. Gertrude Crête, 2000, encres acryliques sur papier, site interbible.org, Société Expo-Bible du Québec, Canada. Cette artiste québécoise, une Sœur de l’Assomption de la Sainte Vierge (sasv), est décédée en 2012, à l’âge de 97 ans. Elle a été active en plusieurs domaines : aquarelles, peintures, illustrations, verrières. Elle a réalisé une série, dont celle-ci fait partie : Les femmes de la Bible, porteuses du divin. Élisabeth accueille Marie sur le seuil de la maison. Les deux femmes se regardent avec joie. Les plantes et les oiseaux soulignent cette note joyeuse de la rencontre.
  1. Arcabas, 2002, Palais archiépiscopal de Malines, Bruxelles, Belgique. Voici une très belle œuvre de ce grand artiste français, de son nom Jean-Marie Pirot, décédé en 2018 à 91 ans. Marie et Élisabeth se regardent et s’accueillent tendrement. Zacharie, encadré du côté gauche, sert de témoin; nous pouvons nous joindre à lui. Au lieu des deux enfants, Arcabas a mis deux croix ; cette croix est aussi une signature fréquente dans ses œuvres. De l’élan, des couleurs et des figures qui habitent cette Visitation, se dégagent à la fois une légèreté et une profondeur invitant à l’intériorité.
  1. Mary Southard, c.2004, (Visitation©Mary Southard, http://www.ministryofthearts.org. Used with permission), États-Unis. L’artiste est une religieuse de la Congrégation de Saint-Joseph (CSJ). Originaire du Wisconsin, elle vit à Lagrange Park dans l’Illinois. Elle y a co-fondé un Centre de spiritualité écologique. Marie et Élisabeth sont unies par les couleurs, rouge et or, et le mouvement des cercles; leurs mains se rapprochent l’une de l’autre. Au centre, joignant les deux femmes enceintes, émerge une coupe, en blanc, comme une offrande. Au fond, une figure féminine, mystérieuse : celle de Sara ou de la Sagesse? Voici une œuvre animée et inspirante.
  1. Brigid Marlin, 2005, Prieuré bénédictin du Christ-Roi, Tororo, Ouganda. Originaire de Washington, cette artiste a poursuivi des études en art à plusieurs endroits, dont Vienne, Paris et Montréal. Elle s’est installée en Angleterre. Marquée par l’art de la Renaissance, elle a aussi réalisé plusieurs œuvres futuristes et très imaginatives. Cette Visitation s’inscrit dans une série sur les Mystères du Rosaire (cf. site brigidmarlin.com) entre l’Annonciation et la Nativité. Elle reprend les figures du 15e siècle, avec la rencontre des entrailles. Jean Baptiste tressaille dans le sein d’Élisabeth; mais au lieu de Jésus en Marie, nous avons une lumière rayonnante, comme un ostensoir. L’arbre derrière Élisabeth, plus âgée, est rempli de fruits; celui de la jeune Marie est plein de fleurs. Les oiseaux et la lumière chantent la joie. C’est celle des rencontres …

Daniel Cadrin, o.p.