Rencontres avec Jésus – La foule

Une illustration inspirée de peintures de Giotto et de Lorenzetti

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers de la foule qui le célèbre!

UNE FOULE EN FÊTE, QUI ACCUEILLE JÉSUS : Jean 12, 12-19

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean – Chapitre 12

12 Le lendemain, la grande foule venue pour la fête apprit que Jésus arrivait à Jérusalem.

13 Les gens prirent des branches de palmiers et sortirent à sa rencontre. Ils criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le roi d’Israël ! »

14 Jésus, trouvant un petit âne, s’assit dessus, comme il est écrit :

15 Ne crains pas, fille de Sion. Voici ton roi qui vient, assis sur le petit d’une ânesse.

16 Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment ; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui : c’était bien ce qu’on lui avait fait.

17 La foule rendait témoignage, elle qui était avec lui quand il avait appelé Lazare hors du tombeau et l’avait réveillé d’entre les morts.

18 C’est pourquoi la foule vint à sa rencontre ; elle avait entendu dire qu’il avait accompli ce signe.

19 Les pharisiens se dirent alors entre eux : « Vous voyez bien que vous n’arrivez à rien : voilà que tout le monde marche derrière lui ! »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Jésus a circulé en Galilée, en Samarie et en Judée. Il a rencontré plusieurs personnes et groupes qui ont été touchés par lui ou ont gardé leur réserve. Tout au long, ses disciples l’accompagnent et apprennent à mieux le connaître. Mais à plusieurs occasions, Jésus a eu des contacts avec des foules : pour leur enseigner, les nourrir, les interpeller. L’une de ces rencontres fut spéciale : la foule l’a accueilli joyeusement, comme un roi, un Messie. C’est son entrée à Jérusalem qui, on le sait, sera suivie par sa Passion et sa mort en croix. Mais, au moins, il y eut ce moment de reconnaissance festive.

Ce récit se retrouve dans les quatre évangiles, ce qui n’est pas fréquent. Pour cette scène, les synoptiques (Matthieu 21,1-11; Marc 11,1-11; Luc 19,28-40) ont beaucoup en commun, particulièrement les préparatifs plus détaillés. En Jean, l’approche est différente et il commente l’événement (v.16-18). À la fin, Luc (19,39) et Jean (12,19) mentionnent la réaction des Pharisiens; Matthieu (21,11) celle des foules; et Marc aucune, sauf Jésus qui poursuit son parcours (11,11). Mais les quatre ont en commun l’arrivée sur un âne et l’accueil par la foule, avec ses acclamations et leur dimension messianique. En Matthieu, il y a une ânesse et un ânon (21,2), alors que chez les autres, seulement un âne.

Un personnage royal fait son entrée et la foule l’acclame : Ils prirent des branches de palmier et sortirent à sa rencontre. Et ceux qui précédaient et qui suivaient criaient : « Hosanna ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient, le roi d’Israël ! » (Jn 12 12-13). Enfin il vient,ce Messie qu’elle attendait, ce Roi, fils de David, qui va instaurer le Royaume. La foule est prête à le suivre. Nous aussi nous avons déjà accueilli avec enthousiasme ce Jésus qui entrait dans nos vies. Enfin, nos vies seraient transformées. Hosanna ! Et pourtant, cette entrée triomphale sera suivie par la défaite et l’abandon, comme le récit de la Passion le montre.

La question est posée : quel genre de Messie est Jésus ? Quelle est sa voie, que nous la suivions ? Une réponse est donnée dans le signe de l’âne réalisant la prophétie de Zacharie (9,9). Le Roi qui vient n’est pas un puissant, un guerrier ; il n’arrive pas sur un cheval, un char d’assaut ou un char allégorique. II est humble, porteur de paix : il arrive à vélo ! Voici un Messie singulier. Son Royaume risque d’être surprenant.

Cette réponse va se dévoiler plus totalement avec la suite des événements et le drame de la Passion. Ce drôle de Messie sera arrêté, jugé, exécuté. Et la foule ne l’acclamera plus quand elle verra en lui un roi sans empire, dépouillé et désarmé. Ce n’est pas le Messie qu’elle attendait. Confuse, elle se laissera manipuler par ses chefs qui sauront lui montrer le danger que représente ce pseudo-roi. Sur les voies rapides, à côté des camions et des autos, une bicyclette ne fait pas le poids.

Pourtant, par la suite, certains membres de la foule comprendront le sens profond de cette étrange entrée (v.16). Ils reviendront à ce Jésus quand une lumière unique les aura éclairés et que leurs yeux se seront ouverts. Mais il leur aura fallu passer de l’acclamation à la peur et à la déception avant de reconnaître en lui celui qu’ils espéraient, au-delà de leurs premières attentes. Sa voie deviendra pour eux chemin de vie, sur lequel avancer sans lourds bagages, sans moyens imposants, à la suite d’un Messie qui préfère voyager à dos d’âne.

Ce début de la Passion nous invite à refaire les cheminements de notre foi, depuis les premiers enthousiasmes jusqu’aux déceptions et abandons pour déboucher sur des retrouvailles lumineuses au matin de Pâques. Ces tâtonnements sont toujours à reprendre pour redécouvrir l’incroyable singularité de Jésus. Nos premiers hosannas ne sont que le début d’une route dérangeante, sur les pas d’un Messie qui renverse nos attentes d’un triomphe spectaculaire sous les applaudissements des médias.

Quand on peut rouler en sécurité, sans connaître la poussière des routes, il ne va pas de soi de suivre un Messie à vélo. II y a tellement de pressions à prendre les autoroutes plutôt que les sentiers. Pourtant, à suivre les traces de ce Messie pacifique, une vie nouvelle nous est promise, où voir des paysages pacifiants, où faire des rencontres inespérées.

Images

L’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem se trouve sur les sarcophages chrétiens les plus anciens. Elle est présente dès les origines de l’art chrétien et elle le demeure tout au long de son histoire, sous diverses formes.

Plusieurs figures et figurants interviennent dans cette scène : Jésus, ses disciples, une foule avec des enfants et des adultes, un âne et parfois un ânon. Le lieu est signifiant : c’est à l’entrée de la ville. L’action est joyeuse et entraînante, avec des gens qui se déplacent, des cris, des chants et des acclamations, des vêtements placés sur la route, des branches d’arbre agitées. L’architecture de la ville peut être plus ou moins développée : portes, tours, habitats, rues. La foule peut être nombreuse ou évoquée seulement par quelques personnes.

L’expression du visage de Jésus est souvent réflexive, concentrée : il médite sur l’événement et sur ce qui s’en vient. Parfois, il est plutôt attentif à ce qui se passe autour de lui. Jésus peut chevaucher l’âne, ce qu’on trouve habituellement dans l’art occidental, ou plutôt être assis de côté, ce qui caractérise l’art oriental.

Un élément, que l’on voit surtout aux périodes antique et médiévale, est un arbre (olivier) où des enfants ou des adultes sont juchés. Cela peut exprimer la curiosité et la fête mais aussi évoquer la figure de Zachée (Lc 19,4), dont la montée dans un arbre en Luc précède de peu l’entrée à Jérusalem; comme si, après l’accueil de Jésus, Zachée était retourné dans son arbre pour mieux voir!

Voici des entrées, sculptées ou assemblées, peintes ou écrites, depuis le 4e siècle jusqu’au 21e.

  1. Sarcophage, marbre, 4e siècle, Musée du Vatican, Rome. Les chrétiens de l’Antiquité aimaient que l’entrée festive à Jérusalem accompagne leur passage. Comme le sarcophage d’Adelphia (c.340, Syracuse) et celui de Junius Bassus (359, Rome), celui-ci montre un Jésus jeune, imberbe, avançant sur un âne; des vêtements sont déposés en hommage et une figure est juchée dans un arbre. C’est une entrée impériale mais sans arme ni signe de puissance. Ici, plusieurs personnes sont présentes, dont des enfants; et l’un des disciples couronne Jésus d’une guirlande. Dans cet espace retreint, c’est une scène en mouvement.
  1. Miniature, c.550, Codex Purpureus Rossanensis, Musée diocésain de Rossano, Calabre, Italie. L’Évangéliaire de Rossano, un manuscrit en grec des Évangiles de Matthieu et Marc, sur parchemin pourpre, est originaire d’Antioche en Syrie et fut amené à Rossano, au 9e siècle. Il comprend 15 miniatures de la vie de Jésus, de style byzantin. Jésus, assis de côté sur l’âne, avance en bénissant; Pierre et Jean le suivent. Des jeunes mettent des vêtements par terre; un groupe d’adultes, rameaux en mains, l’accueille. Des enfants sont à la porte; dans la ville, avec ses tours, des gens acclament Jésus avec des rameaux. Deux figures sont grimpées dans un arbre. Pour une miniature, c’est bien rempli!
  1. Mosaïque, c.1140-80, Chapelle Palatine, Palerme, Sicile, Italie. Cette splendide chapelle du 12e siècle, dans le Palais des Normands, est couverte de mosaïques byzantines. Jésus avance, là aussi assis de côté, comme le Pantocrator, solennel et nimbé, bénissant d’une main et tenant de l’autre le rouleau de la Parole. Ses disciples l’accompagnent : Pierre à droite, avec aussi un rouleau; Jean, puis les autres qui suivent derrière. Des enfants étendent des vêtements sur le sol; l’un est en train même d’enlever le sien! Des palmes d’olivier ont été déposées. À l’entrée de la ville, se trouvent un palmier avec ses dattes et un comité d’accueil comprenant des prêtres juifs et une femme, qui semble nous regarder. Qui est-elle?
  1. Giotto di Bondone, fresque, 1305, Chapelle des Scrovegni, Padoue, Italie. Cette scène fait partie des 53 fresques, dont 23 sur la vie du Christ, que Giotto et ses assistants ont réalisées à Padoue. Avec ses personnages expressifs, dans une approche innovatrice, cet ensemble est considéré comme une œuvre majeure dans l’art occidental. Jésus s’avance, chevauchant l’âne et bénissant; ses disciples sont derrière lui; on entrevoit un ânon. Un enfant dépose un vêtement alors qu’un autre enlève le sien pour faire de même. Un groupe d’hommes et de femmes reçoivent Jésus à la porte de la ville. Ici, on voit plusieurs oliviers avec deux jeunes qui y sont installés, l’un enlevant des branches. L’âne semble souriant.
  1. Duccio di Buoninsegna, 1308-11, Maesta, National Gallery, Londres, Angleterre. Cette scène faisait partie de la Majesta, célèbre retable qui est surtout au Duomo de Sienne. Le siennois Duccio s’inscrit à la fois dans l’art byzantin et la nouveauté de Giotto. On retrouve ici des éléments des Entrées précédentes: les enfants, les manteaux et les palmes, Jésus et ses disciples, les gens dans les arbres. Mais l’œuvre est faite en hauteur, la foule est beaucoup plus nombreuse, la ville est plus développée, et on voit bien l’ânon avec l’âne. En bas, à droite, une porte est ouverte …
  1. Anthony van Dyck, 1617, Indianapolis Museum of Art, États-Unis. Cet artiste d’Anvers a travaillé en Italie, aux Pays-Bas et en Angleterre. Il fut un portraitiste très réputé. Ici, c’est une œuvre de jeunesse, faite à 18 ans, alors qu’il était assistant de Rubens, dont on sent l’influence. Mais c’est déjà précis et animé; les couleurs sont vives et les corps vigoureux. L’accent est mis sur Jésus et ses disciples plus que sur la foule et la ville. Le Christ en bleu et rouge, pieds-nus, couvre l’âne. Un homme porte une branche, un autre dépose un vêtement; un palmier se voit à l’arrière. Quelle sera la suite?
  1. Jean Hyppolite Flandrin, fresque, 1842-46, église Saint-Germain-des-Prés, Paris, France. Ce peintre originaire de Lyon a été formé par Ingres à Paris et a séjourné à Rome. Ses œuvres, de style néo-classique, comprennent des sujets historiques et religieux et des portraits. En plus des 20 fresques dans la nef de l’église, combinant l’Ancien et le Nouveau Testament, il a fait celles dans le chœur et le sanctuaire, dont celle-ci, du côté nord. Dans une longue procession, Jésus avance sur l’âne, accompagné de l’ânon, suivi de ses disciples, rameaux en mains, à travers la foule qui s’approche et l’accueille, mais sans exubérance. Un enfant est élevé en l’air. Tout se passe avec retenue, personne ne sourit. Chacun tient sa place dans cet ensemble qui défile devant les édifices de la ville, tout en blanc.
  1. James Tissot, c.1886-1894, Brooklyn Museum, États-Unis. Ce peintre français, familier de la Terre Sainte où il a vécu, porte attention à l’environnement et aux interactions entre les personnages. En contraste avec l’œuvre précédente, voici une procession plus festive. Les enfants à l’avant, aux expressions diverses, mènent la marche de la fête. La foule, de chaque côté d’une rue étroite, acclame Jésus. Celui-ci, en blanc comme plusieurs dans la foule, est précédé d’un guide tenant l’âne et suivi de ses disciples. Que la fête commence!
  1. Harry Anderson, c.1960-1970, Church History Museum, Salt Lake City, États-Unis. Les scènes évangéliques de cet artiste originaire de Chicago, membre de l’Église Adventiste du 7e Jour, sont appréciées pour leur style réaliste et vivant. Il a aussi fait plusieurs œuvres pour l’Église de Jésus-Christ des Saints-des-Derniers-Jours (Mormons). Nous avons ici un gros plan. Pierre mène l’âne blanc, sur lequel Jésus en blanc est assis, calme et attentif. L’enfant à gauche annonce l’événement avec joie. Les disciples échangent à l’arrière. Des femmes en bleu à l’avant étendent sur le sol des tissus jaunes et rouges. Des gens sourient et applaudissent. Au fond, des rameaux et un arche : la porte d’entrée de la ville a été franchie.
  1. Richard Serrin, 1974, St. Andrew’s Chapel, Sanford, Floride, États-Unis. Ce peintre de l’Illinois, marqué par la Renaissance, a conjugué classicisme et contemporanéité avec originalité. Il a vécu longtemps à Florence. Il est décédé en 2022. Dans cette église presbytérienne, cette œuvre fait partie d’une série de six peintures sur la Passion. Jésus, costaud aux pieds nus, simplement vêtu de bleu, est concentré vers l’intérieur. Le noir traverse la scène : à droite, un handicapé; au centre, l’âne; et à gauche, Judas, bourse à la ceinture, qui ne regarde pas Jésus mais vers l’extérieur. Pendant que des gens chantent et dansent au son des tambourins. Voici une scène contrastée.
  1. Yu Jiade, encre et eau, 1996, dans Jesus the Son of Man: Selected Paintings by Yu Jiade, China Christian Council. Ce peintre et calligraphe de Shangaï est un artiste chrétien actif et important. Il a été lié au Amity Christian Art Center, fondé à Nanjing en 1993 pour soutenir le développement d’un art chrétien chinois. Jésus, rayonnant de lumière, en rouge et blanc, est assis de côté sur l’âne noir, que quelqu’un tire vers l’avant. La foule le serre de près. Des rameaux sont étendus. On voit le porche de l’entrée de la ville.
  1. Liz Lemon Swindle, 21e siècle, site lizlemonswindle.com, États-Unis. Cette artiste du Utah, déjà présente dans cette chronique (lépreux, Samaritaine, femme sauvée) est attentive aux personnes et sensible à leur humanité. Ses œuvres savent exprimer et toucher. Jésus, en blanc et bleu, regardant autour, est assis de côté sur l’âne qu’un disciple tient. Le blanc domine dans la foule, paisible et joyeuse. Plusieurs enfants sont présents. Des rameaux à l’avant et à l’arrière donnent le ton de la fête. Je suis quelque part dans cette foule : je me réjouis et je m’étonne …

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Une tracé inspiré de peintures de Giotto et de Lorenzetti

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Vivre les Évangiles de l’intérieur – Le lépreux

Une illustration inspirée d’une photo d’Anani dans le rôle du lépreux, avec en arrière-plan un détail tiré d’une représentation traditionnelle.

C’est Anani, de Sherbrooke, qui a choisi de se mettre dans la peau du lépreux aux pieds de Jésus. Il a vécu de l’intérieur la gratitude du lépreux face à l’amour de Celui qui le guérit. Anani témoigne à propos de cette expérience :

« En étant dans la peau du lépreux, j’ai ressenti ma petitesse devant la toute puissance de mon Seigneur et Sauveur. J’ai ressenti ma misère, celle d’être rejetté de ma communauté d’appartenance. J’ai ressenti aussi la joie d’être accueilli par le Seigneur. Le lépreux fait l’expérience de l’amour de Jésus Christ qui ne fait pas de différence entre les hommes. Je découvre ainsi le cœur sacré de Jésus Christ.“

Anani

Merci à Clarisse qui a animé la rencontre et à Emma qui a pris les photos qui ont servi à créer l’illustration!

Choisissez un personnage rencontré par Jésus dans les Évangiles, et prenez un temps pour le vivre de l’intérieur en mimant son attitude vis à vis de Jésus. Demandez à une personne de prendre quelques photos. Faites-nous parvenir vos photos accompagnées de votre témoignage à propos de ce que vous avez vécu intérieurement lorsque vous vous êtes mis dans la peau du personnage.

Contact : alecoutedesevangiles@gmail.com

Pour en savoir plus sur l’activité pour « vivre les Évangiles de l’intérieur »! :
https://alecoutedesevangiles.art/2023/10/14/une-nouvelle-activite-pour-vivre-les-evangiles-de-linterieur/

Pour lire l’article à propos de la rencontre entre Jésus et les lépreux :
https://alecoutedesevangiles.art/2023/11/30/rencontres-avec-jesus-les-dix-lepreux/

Rencontres avec Jésus …dans la tempête, en pleine mer!

« Silence, tais-toi ! » Une illustration de l’atelier Dominique-Emmanuel

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, en pleine mer!

UNE RENCONTRE EN MER, QUI QUESTIONNE : Marc 4,35 – 5,1

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc– Chapitre 4

35 Ce jour-là, le soir venu, il dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. »

36 Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient.

37 Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait.

38 Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »

39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.

40 Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »

41 Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

01 Ils arrivèrent sur l’autre rive, de l’autre côté de la mer de Galilée, dans le pays des Géraséniens.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Les disciples, qui suivent Jésus, ont plusieurs occasions de le rencontrer, au fil des jours, sur les routes et dans les lieux publics et privés. Puis il y a des temps forts, comme celui sur la montagne, à quelques-uns, dans l’éblouissement et la lumière (cf. dernière chronique). Mais il y a aussi des expériences plus inquiétantes, comme cette histoire de tempête, avec une barque assaillie et des disciples qui ont peur. Et tout cela se passe en pleine nuit!

Chacun de nous passe à travers des temps de crise personnelle, habituellement liés à une transition qui touche nos relations, notre travail, notre habitat, nos valeurs et modes de vie. Mes certitudes s’écroulent, mon image de moi-même ne tient plus, la confusion s’installe. Ces crises et leurs passages sont cruciaux dans toute expérience spirituelle. Ils sont le matériau même de nos conversions et du mystère pascal au cœur de nos existences.

Mais les collectivités peuvent aussi vivre des crises et des passages : famille, groupe d’amis, réseau de gens engagés, communauté chrétienne, mouvement, comité paroissial, … Elles doivent affronter des temps d’éclatement des liens coutumiers et des repères rassurants, qui leur donnaient une identité. La solidarité se défait, les convictions ne sont plus partagées, ou simplement le groupe ne sait plus qui il est, quelle est sa mission, ni où il s’en va. La désorientation, qu’elle soit causée par des facteurs externes ou par une crise interne, nourrit la crainte. Le groupe se sent menacé dans son existence même.

C’est d’une telle crise communautaire que Marc nous parle dans son récit de la tempête apaisée. La symbolique de la barque évoque la communauté des disciples avec son Maître Jésus. Ils sont ensemble et loin de la foule anonyme. L’enjeu de ce récit est donné clairement par Jésus : Passons sur l’autre rive (v.35). Il s’agit d’un passage à vivre, comme groupe. Et ce passage sur une autre rive ne sera pas facile. Il est même assez terrifiant! La mer, dans la Bible, n’est pas un lieu de loisir agréable ni un espace indifférent. C’est un lieu de dangers, rempli de forces hostiles. Sa symbolique évoque la mort et le mal. Ce n’est pas par hasard que, dans le livre de l’Apocalypse (21,1), des cieux nouveaux et une terre nouvelle sont annoncés mais non une mer nouvelle : elle a disparu! Autre façon, dans la logique symbolique, d’annoncer la victoire de la vie sur la mort.

Au cœur de la crise des disciples en barque, se vit une expérience déchirante et profonde : le sentiment que le Christ les a abandonnés et qu’il est insensible à leur sort. Ils vont périr et ils se tournent vers Jésus endormi pour crier leur détresse avec vérité et véhémence, sans mettre de gants blancs (v.38). En ce temps extrême, Dieu est absent. La communauté va disparaître. La suite des événements transforme cette situation. Jésus est présent et agissant, malgré leur sentiment. Il agit envers la mer exactement comme il le fait avec des possédés (Mc 1, 25-27) par une parole qui libère et suscite le questionnement. La puissance même de Dieu est à l’œuvre en Jésus (Ps 88 [89], 10.26; Ps 106 [107], 28-30).

Quel est l’effet de cette crise? Quel passage permet-elle de vivre? À la fin, les disciples s’interrogent sur Jésus. Ils se posent une question vraie et nouvelle, qui peut transformer leur regard : Qui donc est-il? Et Jésus lui-même indique le passage crucial : celui de la peur à la foi, à la confiance. Ainsi, le contraire de la foi, ici, n’est pas le doute, l’ignorance ou l’incroyance, mais la peur. Comme si la peur d’avancer vers l’avenir, avec son inconnu, minait la foi d’une communauté plus que tout. Comme si, pour aller plus loin, il nous fallait nous interroger à nouveau, avec étonnement et admiration, sur le mystère de Jésus. Comme si la panique et le sentiment que tout est fini risquaient de vite nous engloutir.

Mais ce récit montre aussi d’autres dimensions des passages. En pleine détresse, les disciples ont crié vers Jésus, sans retenue. Comme si cette parole, dans son âpreté même, était nécessaire pour que la conscience de la présence de Jésus puisse à nouveau apparaître. Et au bout du voyage, les disciples arrivent finalement sur l’autre rive, ce qui était l’objectif premier. Quelle est cette terre nouvelle qui les attend? Ils arrivent au pays des Géraséniens (5,1), en terre païenne. Ils ne sont plus dans leur monde familier, mais en un territoire autre, celui de la mission. Comme si la mission ne pouvait advenir sans un difficile passage par la désorientation, le sentiment de tout perdre, puis l’accès à une foi plus profonde, plus confiante, celle-là même qui rend capables d’être témoins.

Et nous, dans nos communautés, groupes et réseaux, quels passages sommes-nous appelés à vivre, pour quelle mission? Est-ce que j’ai déjà vécu une tempête avec d’autres? Qu’est-ce qui nous menaçait et qu’est-ce qui nous a aidés à passer de la peur à la confiance? Sur quelle rive nouvelle sommes-nous débarqués? Passages qui nous ouvrent le cœur et l’esprit, où le mystère pascal poursuit son travail de création nouvelle dans nos vies personnelles et communautaires.

Images

Des images de ce récit se retrouvent à toutes les époques et dans tous les styles. Il offre des éléments dramatiques et visuellement intéressants : une mer agitée, une barque avec des gens apeurés, un maitre qui dort puis qui apaise la tempête, des disciples qui vivent un apprentissage, … Il y a de quoi nourrir l’inspiration et le travail des artistes!

Jésus est présent dans la barque d’abord comme dormant puis comme agissant. On peut montrer l’un de ces moments ou les deux. Les réactions des disciples peuvent être présentées avec vivacité et diversité ou plus comme celles d’un groupe homogène. La barque peut avoir l’air d’une petite chaloupe ou d’un navire plus imposant. La mer peut être évoquée avec quelques vagues et poissons ou fortement décrite avec ses flots en furie. Comme les vents sont ici des forces hostiles, que Jésus menace et contrôle, ils peuvent aussi prendre forme.

Voici quelques oeuvres du 10e au 21e siècle. L’arrivée sur l’autre rive, avec son défi, n’est pas incluse dans ces images.

  1. Miniature, Codex Egberti, 980-990, fol.24r, Bibliothèque municipale de Trèves, Allemagne. Ce lectionnaire a été fait par le scriptorium de l’Abbaye bénédictine de Reichenau pour Egbert, archevêque de Trèves. Il comprend 51 miniatures. Ici, comme en plusieurs oeuvres médiévales, le début et la suite du récit sont montrés : on voit Jésus endormi, à gauche, et Jésus réveillé menaçant les vents, à droite. Ceux-ci sont personnifiés. Pierre, Jean et Jacques, ses proches, sont avec Jésus dans la barque.
  1. Miniature, Évangéliaire de Hitda, c.1000-1020, cod.1640, fol.117r, Hessische Landesbibiliothek, Darmstadt, Allemagne. Ce manuscrit a été fait par le scriptorium de Cologne à la demande de l’Abbesse Hitda pour la liturgie de son monastère de chanoinesses à Messesche en Rhénanie. Les 22 miniatures sont chacune sur une pleine page. Jésus dort tranquillement au milieu de la barque, son manteau débordant; il est entouré des douze apôtres, nimbés et effrayés, dont l’un d’eux touche l’épaule de Jésus pour l’éveiller. Le navire, avec ses rames visibles, semble dans les airs et porté en avant par la tempête, avec ses voiles au vent. En bas à droite, il risque de sortir du cadre! C’est une œuvre très stylisée, exprimant la tempête et l’apaisement.
  1. Rembrandt van Rijn, 1633, localisation inconnue. Cette peinture était au Isabella Stewart Gardner Museum, à Boston, où elle a été volée en 1990. Elle date des débuts du peintre à Amsterdam. C’est sa seule œuvre navale. La scène est dramatique. Le navire, plus qu’une simple barque, est menacé par une forte vague. Lumière et ténèbres s’affrontent. Nous sommes au milieu du récit : Jésus est éveillé et calme, mais le vent règne encore. Les douze sont affairés ou près de Jésus. À l’avant, l’un d’eux vomit. Un autre se tient au cordage et nous regarde; son visage est celui du peintre.
  1. Eugène Delacroix, 1853, Metropolitan Museum of Art, New York, États-Unis. Ce peintre fut une figure centrale du courant romantique dans l’art du 19e siècle français. Son travail sur les couleurs a influencé plusieurs artistes de la période moderne. Il a fait plusieurs versions de cette scène. Ici, tout est en mouvement et l’environnement bleu-gris, ciel-mer-terre, est menaçant. Jésus dort paisiblement dans la barque alors que les disciples sont énervés. L’un à l’avant s’accroche; d’autres affolés et bras levés vont le réveiller. Mais un disciple lui aussi dort tranquille, près de Jésus.
  1. William Hole, 1906, The Life of Jesus of Nazareth: eighty pictures, Eyre & Spottiswoode, London. Ce peintre et graveur écossais a été marqué par le préraphaélisme, un mouvement anglais du 19e siècle, attaché aux peintres italiens avant Raphaël et n’appréciant pas sa Transfiguration (cf. chronique précédente). Hole a illustré la Bible, après avoir voyagé en Terre Sainte pour connaitre les lieux. Ici, la mer est dangereuse. Jésus, à l’avant du navire, commande aux flots de se calmer. Les disciples, en plan rapproché, sont affairés au contrôle du navire. Le moment du questionnement viendra après.
  1. Giorgio de Chirico, 1914, Musée du Vatican, Rome. Cet artiste italien, formé à Athènes et Munich, a vécu en France et en Italie. Il fut un innovateur, controversé, s’inscrivant dans le courant métaphysique et le mouvement surréaliste, puis plutôt dans le néo-classicisme. Jésus, rayonnant et vêtu de rouge, est bien endormi à l’arrière de la barque. Un disciple va le toucher à l’épaule pour le réveiller et demander son aide. Les autres sont occupés avec la voile et le gouvernail. La terre est proche. La forme de la barque avec sa voile ainsi que l’environnement de la mer et du ciel expriment l’intensité et le mouvement de cette traversée.
  1. Eularia Clarke, 1963, site eulariaclarke-co.uk, Angleterre. Cette artiste de Londres s’est convertie au catholicisme en 1959, à 45 ans. Elle a illustré les Évangiles, en les actualisant de façon vivante et percutante. Elle est décédée en 1970. Jésus, en rouge, est engagé dans un dur combat contre des forces du mal hostiles et nombreuses. La barque est submergée par l’eau. Les disciples sont pris dans des cordes et liens qui les enchainent et menacent leur survie. Le moment de l’apaisement n’est pas encore arrivé.
  1. Jim Janknegt, 1990, site bcartfarm.com, États-Unis. Cet artiste du Texas fait des œuvres très sensibles au contexte contemporain, marqué par la vie urbaine, la violence et le commerce. Il s’est aussi converti au catholicisme, en 2005. La barque est prise dans un tourbillon de vagues et de vents agressifs, avec des disciples apeurés. Mais le Christ, à l’arrière, est agissant pour maitriser les éléments. Sa parole est écrite en rouge : Be not afraid (N’ayez pas peur). En bas, à gauche, des édifices suggèrent le monde actuel.
  1. He Qi, 1998, site heqiart.com. Cet artiste chinois, formé à Nanking et Hambourg, vit maintenant en Californie. Il a été très engagé dans l’Association asiatique des artistes chrétiens. Il allie des approches traditionnelles chinoises avec des éléments de l’art contemporain. Nous sommes ici au moment final. Le bleu domine et apaise. Jésus, aux bras étendus, domine la mer et ses menaces. Une colombe avec une branche d’olivier, disant la paix, est au-dessus de sa tête, comme après le déluge (Gn 8,11). Formes et couleurs s’unissent dans l’harmonie.
  1. Hanna-Cheriyan Varghese, 2000, site hanna-artwork.com, Malaysie. Cette artiste de Malaysie a été aussi engagée dans l’Association asiatique des artistes chrétiens. Elle est décédée en 2008. Elle a été présente déjà dans cette chronique (Samaritaine, Emmaüs). La scène est montrée de front. Les douze apôtres sont inquiets et agités, comme la mer. Mais le Christ à l’arrière, bras étendus, le crucifié et le ressuscité, porteur de lumière, maîtrise la situation. Une colombe est au-dessus de sa tête, comme à son baptême (Mc 1,10).
  1. Pierre Lussier, 2016, site pierrelussier-peintre.com, Canada. Ce peintre de Québec, membre du Racef, est attentif à l’environnement naturel et à l’interaction entre les figures, avec finesse et intériorité. Pierre, Jean et Jacques entourent Jésus qui dort paisiblement. Ils vont le réveiller pour qu’il vienne à leur secours. La barque est entourée de vagues vives et périlleuses. Mais du visage de Jésus et de la douceur des couleurs mêmes de l’œuvre, une paix émerge.
  1. Marie Courbe-Micollet, icône, 2020, site atelier-peinture-icones.fr, France. L’art de cette iconographe s’inscrit dans la tradition orthodoxe russe. Ici, comme dans des œuvres anciennes, on voit toute la séquence : Jésus, en rouge et bleu, tenant en main le rouleau de la Parole, dort, à gauche; puis au centre, il apaise la tempête. L’artiste a écrit : « Cette icône peinte en mars et avril 2020 m’a accompagnée et soutenue pendant ce temps de confinement. J’ai mis le plus de personnes possibles dans ce bateau où nous sommes, il me semble, tous ensemble appelés à passer sur l’autre rive. » Et nous pouvons, nous aussi, y embarquer …

Daniel Cadrin, o.p.


Rencontres avec Jésus – Sur la montagne

La transfiguration illustrée par l’atelier Dominique-Emmanuel

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, sur la montagne

UNE RENCONTRE AU SOMMET, QUI TRANSFIGURE : Marc 9, 2-10

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc– Chapitre 9

02 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux.

03 Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille.

04 Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus.

05 Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »

06 De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande.

07 Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! »

08 Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.

09 Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.

10 Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Déjà, dans ces chroniques, nous avons porté attention aux rencontres de Pierre, Jacques et Jean avec Jésus. Ils font partie des premiers appelés qui se sont mis à la suite de Jésus. Dans cette marche, il y a le quotidien des services et des défis. Mais il y a aussi des temps forts, uniques. C’est ce dont nous parle le récit de la Transfiguration.

Nous nous retrouvons sur la montagne. Dans les Écritures, pour rencontrer le Dieu vivant, certains lieux sont privilégiés : ainsi le désert, la route, le temple, la montagne. Celle-ci est davantage associée à la grandeur et à la gloire de Dieu; c’est le lieu le plus solennel. Élie et Moïse sont passés par cet endroit : ils ont vécu une expérience fondamentale de révélation de Dieu, sur le Sinaï (ou nommé l’Horeb). C’est maintenant au tour de Jésus et de ses disciples d’expérimenter le mystère et l’appel sur la montagne.

Mais ici, c’est en Jésus lui-même que la présence de Dieu est révélée. On y retrouve les signes habituels indiquant cette présence mystérieuse, qui nous dépasse : la lumière, la nuée, la voix, comme au Sinaï. Sans compter ces personnages déjà liés à la montagne, Élie et Moïse, figures de la première Alliance. En Marc, Élie est mentionné en premier, contrairement à Matthieu (17,3). Les deux, Élie le prophète et Moïse le guide, viennent s’associer à Jésus, au Messie qui inaugure l’Alliance renouvelée.

Avant cette expérience forte, les disciples ont reconnu en Jésus le Messie : « Tu es le Christ », a dit Pierre (8,29). Mais Jésus leur a alors annoncé qu’il passerait par la mort et par la croix (8,31). Choc et scandale pour Pierre et les disciples : comment un Messie pourrait-il être faible, mourir crucifié? C’est défigurer le Messie.

Jésus prend les trois disciples plus proches de lui, Pierre, Jacques et Jean (et non Pierre-Jean-Jacques, selon l’expression fréquente!) et les emmène sur la montagne. Ils peuvent alors saisir un peu plus que Jésus est vraiment l’envoyé de Dieu, en qui sa puissance et sa gloire sont présents. À noter: ce sont ses disciples les plus intimes qui ont accès à ce visage lumineux de Jésus, ceux qui l’accompagnent à des moments privilégiés (Mc 5,37; 14,33), qui sont nommés les premiers dans le choix des Douze sur la montagne (3, 13-17). Comme si l’intimité avec Jésus nous faisait entrer plus profondément dans son identité, nous aidait à l’entrevoir, même un instant. Ils en sont d’ailleurs bouleversés, ils ne savent que dire. Souvent en Marc les disciples ne saisissent pas, ils sont dépassés (6, 51-52; 8, 17-18). Et ici, ils aimeraient aussi s’installer en ce lieu (dressons trois tentes) qui est plus rassurant que les défis et conflits de la plaine. À la fin, ils s’interrogent : ressusciter d’entre les morts, de quoi parle-t-il? C’est pour la fin des temps…

Mais ce qui est au centre de ce récit, l’essentiel de ce récit, vient de la Parole, la voix céleste qui est celle des Écritures, la même voix qu’au baptême de Jésus (Mc 1,11). Cette voix appelle à écouter Jésus : Oui, ce Jésus est bien mon Fils, bien-aimé; vous pouvez lui faire confiance, mettez-vous à sa suite. Il va vous déranger et surprendre, il vous parle de croix et de risque, mais son chemin est celui qui mène à la Vie. Dans nos prières, nous disons: « Seigneur, écoute-nous ». Mais ici, les rôles sont renversés: c’est nous qui sommes appelés à écouter Jésus.

Sur leur route incertaine et confuse, comme les nôtres, les disciples, au moins pour un bref temps, font l’expérience d’une lumière unique qui peut les soutenir. Le chemin à venir, à la suite de Jésus, sera difficile, incompréhensible même. Mais une lueur a brillé dans leur obscurité. Ces expériences de la montagne sont provisoires, on ne peut pas s’y installer. Soudain, tout est redevenu normal (9,8) et il faut redescendre dans la plaine, dans le quotidien, avec des questions non résolues. Mais l’expérience faite sur la montagne demeure au plus intime de soi.

Quelles sont ces montagnes où j’ai entrevu cette lumière qui éblouit, ce visage qui illumine? Un lieu spécial, un temps fort, une célébration intense, un groupe inspirant, une musique élevante, une rencontre éclairante, un événement prenant, une parole lumineuse … Sentiment d’une présence qui nous habite, plus grande que notre coeur, qui nous dépasse et nous donne la paix, qui est faite de lumière et de beauté. Il vaut peut-être la peine d’y retourner faire un tour. Ou de s’y rendre pour la première fois. Et qu’est-ce que ces expériences m’invitent à entendre, à écouter? Pour que je retourne sur les chemins et dans les maisons, dans les déserts et les jardins, avec un cœur transfiguré.

Images

Les images de la Transfiguration se sont d’abord développées dans les Églises orientales et dans l’art byzantin. La fête de la Transfiguration y était et est encore une des grandes fêtes de l’année liturgique, le 6 août dans la plupart des Églises. Dans la tradition orthodoxe, grecque et russe, l’icône de la Transfiguration est très importante.

En Occident, c’est à partir du 15e siècle que les images de la Transfiguration se sont développées. La fête était plus ou moins célébrée depuis le 9e siècle mais elle fut intégrée dans le calendrier romain par le pape Calliste III en 1457. Le 16e siècle, particulièrement en Italie, fut un temps privilégié pour sa mise en images.

Plusieurs éléments peuvent retenir l’attention. D’abord le lieu : la montagne, selon les styles, peut être symboliquement évoquée par une élévation ou plus réalistement montrée, à son sommet. La nuée peut être plus petite et discrète ou prendre la forme d’un véritable nuage. Fréquemment, l’espace est verticalement séparé en deux : celui de Jésus, avec Moise et Élie, espace sacré et épiphanique; celui des trois disciples, espace profane des postures humaines d’étonnement et d’effroi.

Jésus est évidemment au centre, en blanc, rayonnant de lumière, sur un pic ou dans les airs. À ses côtés, on voit Moïse et Élie, avec des variantes de position à droite ou à gauche. Parfois chacun est sur son petit pic ou sur un nuage, avec ses attributs évoquant la Loi et les Prophètes : pour Moïse, tablette, cornes; pour Élie, rouleau. Il arrive qu’il ne soit pas évident d’identifier l’un et l’autre, à moins que leurs noms soient écrits. Plus rarement, la voix des cieux, celle des Écritures et du Père, est évoquée par une main, un texte, ou un rayon lumineux. Les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, sont dans des positions et attitudes différentes, disant la diversité des réactions : l’éveil, la crainte, le bouleversement, … Habituellement, Pierre est à gauche, parfois au centre.

Voici quelques œuvres, dont plusieurs viennent des maitres de l’art chrétien, où l’un ou l’autre de ces traits se retrouve.

  1. Mosaïque, 565-66, abside, Monastère Sainte-Catherine, Mont Sinaï, Égypte. Ce monastère du 6e siècle est situé au pied de la montagne par excellence, le Sinaï. Il a été construit sous l’Empereur byzantin Justinien 1er. On y trouve les reliques de sainte Catherine d’Alexandrie et il contient une collection remarquable de manuscrits et d’œuvres d’art. La fête du monastère est celle de la Transfiguration. Dans la mosaïque, il n’y a pas de montagne comme telle. Sur un fond doré, on voit Jésus dans une mandorle bleu, espace sacré, avec un nimbe cruciforme. Moise est à notre droite, main levée pour enseigner, et Élie à gauche. Les disciples, dans l’ordre de gauche à droite, Jean, Pierre, Jacques, sont dans l’étonnement. Les noms de cinq figures sont indiqués. Tout autour, dans les médaillons, se trouvent des prophètes et des apôtres. Nous sommes au début d’une longue histoire d’images.
  1. Miniature, c.1050, Évangéliaire de Cologne, Bibl. 94, f.155, Staatsbibilothek, Bamberg, Bavière, Allemagne. Ce manuscrit de la période ottonienne et de l’École de Cologne contient les quatre évangiles. Le Christ, au nimbe cruciforme et imberbe comme dans l’Antiquité, est posé sur une élévation, avec Moise à notre gauche et Élie à droite (les noms sont écrits). Les trois disciples, en postures d’ébahissement et le regard tourné vers le Christ, sont placés sur le côté droit, à part, ce qui est une approche rare. En bas, il est écrit : Et nous avons vu sa gloire ... Sur la même page, en haut, on voit une scène de la Nativité : le Christ dans une mangeoire, qui a l’air plus d’un petit homme que d’un enfant, avec des anges et trois bergers et leur troupeau. Il est écrit : Le Verbe s’est fait chair. Voici un rapprochement intéressant entre les deux mystères, l’Incarnation et la Transfiguration.
  1. Duccio di Buoninsegna, 1308-11, National Gallery, Londres, Angleterre. Cette oeuvre faisait partie de la prédelle arrière de la Maestà, célèbre retable qui est surtout au Duomo de Sienne. Le peintre de Sienne est un des rares en Occident, à cette époque, à intégrer la Transfiguration dans les séries sur la vie du Christ; mais il y a chez lui influence de l’art byzantin. Sur un fond doré, Jésus, Moïse et Élie sont placés sur le même sommet. Le Christ Pantocrator, bénissant et portant le livre de la Parole, est majestueux dans son habit rouge et bleu aux lignes dorées. À droite, Moïse tient un rouleau déroulé; et à gauche, Élie a aussi la Parole en main. Pierre, Jean et Jacques expriment la stupéfaction et la révérence.
  1. Théophane le Grec, icône, 1403, Galerie Tretiakov, Moscou, Russie. Cette icône fut écrite pour l’église de la Transfiguration de Pereslavl-Zalesski au nord de Moscou. Elle a été attribuée à Théophane le Grec, figure majeure de l’art iconographique, mais cela demeure discuté. Originaire de Constantinople et du monde byzantin, il est allé à Novgorod puis à Moscou. Il fut influent sur l’École de Novgorod et il a formé saint Andrei Roublev. En haut, c’est un monde d’harmonie et de géométrie; en bas, avec les disciples, c’est le désordre et le mouvement. Le Christ tout blanc, rouleau en main, est glorieux, entouré d’un cercle de lumière et de rayons, qui vont toucher les disciples. Et sa lumière circule sur les vêtements des disciples; la communication se fait, de haut en bas. Moise est à droite avec la tablette de la Loi, Élie le prophète à gauche, chacun sur son monticule. Deux séries de scènes sont intégrées : au centre, à gauche, les trois disciples avec le Christ montent sur la montagne, et à droite, en descendent; en haut, à gauche, contact d’Élie avec un ange, et à droite, contact de Moïse. Voici une oeuvre complexe et brillante, dans tous les sens.
  1. Giovanni da Fiesole (Fra Angelico), fresque, 1440-42, cellule no 6, Couvent San Marco, Florence, Italie. Avec son atelier, le peintre dominicain a fait dans chaque chambre de ce couvent une fresque d’une scène de la vie du Christ, pour favoriser la méditation des frères. Le Christ, aux bras en croix, est entouré d’une mandorle blanche; son vêtement ample est resplendissant. Nous voyons Pierre de face, Jacques de dos et Jean de côté. Moïse à gauche et Élie à droite sont évoqués seulement par leur tête; cela suffit. La Vierge Marie, à gauche, et saint Dominique étoilé, à droite, participent à la scène, invitant le frère à y entrer avec eux. Toutes les figures sont nimbées. Voici l’oeuvre d’un artiste, avec son équipe, qui sait allier raffinement chromatique et dépouillement, mais qui est aussi un théologien attentif aux Écritures et à la quête spirituelle.
  1. Raphael Sanzio,1518-20, Pinacothèque, Rome, Vatican. Cette œuvre était une commande pour la cathédrale de Narbonne. C’est la dernière du peintre d’Urbino, figure majeure de l’histoire de l’art. Elle témoigne de sa maitrise exceptionnelle du dessin et des couleurs, mixant tradition et innovation, finesse et puissance. Pour la Transfiguration, dans l’art occidental, c’est l’œuvre la plus connue et commentée. Le Christ, Moïse (à droite) et Élie sont tous les trois dans les airs. Sur un fond bleu, avec un nuage blanc, le Christ aux bras ouverts, dans un vêtement lumineux, s’élève comme un ressuscité. Les trois disciples, étendus, sont éblouis et dépassés. Comme Théophane, Raphael intègre une autre scène, mais de façon plus développée. Elle vient après la transfiguration et un dialogue sur Élie : c’est la guérison d’un garçon possédé (9, 14-29), qu’on voit à droite debout avec son père. Le Christ donne vie et lumière. Cette partie est déjà une riche œuvre en elle-même, avec tous ses personnages; certains, de leur main, pointent vers le Christ. En bas à gauche, un livre est ouvert : à quelle page?
  1. Gerard David, 1520, Musée de l’Église Notre-Dame, Bruges, Belgique. Ce peintre néerlandais, marqué par Memling, a travaillé surtout à Bruges et aussi à Anvers. Il a peint des scènes religieuses, avec une attention aux paysages et au jeu des couleurs. Ses miniatures sont réputées. Jésus, en blanc et hiératique, est seul sur l’élévation de la montagne; Moise et Élie sont installés dans des nuages bien fournis. Élément plus rare, le Père est présent en haut, entouré de lumière et portant une tiare et un sceptre. En bas, on voit Jean, Pierre et Jacques dans des postures de bouleversement. Le paysage est bien développé, avec ses collines, ses arbres et ses cours d’eau. À droite en bas, en plus petit, des gens sont en discussion avec Jésus : il s’agit possiblement du dialogue avec les disciples sur Élie (9, 11-13), qui suit immédiatement la Transfiguration.
  1. Paolo Véronèse,1555-56, Cathédrale Santa Maria Assunta, Montagnana, Province de Padoue, Italie. Originaire de Vérone, Paolo Caliari a fait carrière à Venise. Son sens des couleurs et de la perspective a exercé une grande influence sur plusieurs artistes par la suite. Ici, nous voyons deux espaces bien distincts. Sur le nuage, Jésus en blanc, au visage un peu incertain, est en conversation avec Moise, à gauche, et Élie à droite; cette proximité des trois figures n’est pas fréquente dans l’iconographie de la Transfiguration. Les disciples, dans l’ordre Pierre, Jacques et Jean, couverts par le nuage, sous celui-ci, sont confus et effarés. En haut, des anges virevoltent. Le visage de Pierre ressemble à celui du peintre. Le tout a un effet dramatique et saisissant. Il s’agit vraiment d’un moment spécial.
  1. Umberto Noni, mosaïque, 1924, abside, Basilique de la Transfiguration, Mont Thabor, Israël. Cette église des Franciscains, relevant de la Custode de la Terre sainte, se trouve sur le Mont Thabor, en Galilée, où aurait eu lieu la Transfiguration. Cette immense mosaïque a été réalisée par un artiste de Trieste. Sur un fond doré, le Christ, en blanc et flottant dans les airs au-dessus d’un nuage, est tourné vers le ciel. Moïse, à gauche, et Élie, bien identifiés, sont debout sur un nuage. Élément inusité, le trio apostolique est séparé : Pierre, à gauche, Jacques et Jean, à droite, regardent le Christ avec une certaine surprise ou stupeur. La montagne n’est pas que rocher et pierres mais des plantes y poussent, ce qui aussi n’est pas courant. Sous la mosaïque, il est écrit : Et il est transfiguré devant eux.
  1. Sieger Köder, 2005, Collection privée, Allemagne. Originaire de Wasseralfingen près de Stuttgart où il a étudié en art, ce grand artiste est mort en 2015 à 90 ans. Jeune soldat, il est prisonnier de guerre à Saint-Malo en France. Orfèvre et peintre, marqué par Chagall, et aussi enseignant en art, il est ordonné prêtre en 1971, à 46 ans. Il combine son ministère en paroisse et son travail artistique. Ici, les deux espaces sont clairs. Les trois disciples, yeux fermés, aveuglés et comme en extase, vivent une expérience forte. Moïse à gauche et Élie sont agenouillés et recueillis, non pas debout; ils font partie du cercle de lumière avec le Christ. Celui-ci, dont on ne voit pas clairement le visage mais qu’on devine, comme en d’autres œuvres de Koder (Cène, Lavement des pieds, Emmaüs), est pure lumière, rayonnante. Je peux m’approcher un peu et fermer les yeux pour en recevoir un rayon …

Daniel Cadrin, o.p.


​Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier,

Une illustration de l’atelier Dominique-Emmanuel.

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