Rencontres avec Jésus – L’aveugle Bartimée

Jésus guérissant l’aveugle Bartimée, une adaptation en style vitrail inspirée d’une peinture du Maître de la Manne, un artiste des Pays-Bas du Nord vivant au XVe siècle

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, cette fois-ci au travers de l’appel insistant de Bartimée, l’aveugle de Jéricho.

Bartimée, le disciple qui voit et qui marche : Marc 10, 46-52

Evangile de Jésus-Christ selon saint Marc – Chapitre 10

46 Jésus et ses disciples arrivent à Jéricho. Et tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin.

47 Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »

48 Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! »

49 Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. »

50 L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus.

51 Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! »

52 Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Voici un autre aveugle. Il a un nom : Bartimée, fils de Timée. Il se tient à l’entrée de la ville de Jéricho. Le récit de sa guérison nous montre une vie transformée. Au début, Bartimée ne voit pas; en plus, il est assis au bord du chemin, il n’est même pas sur le che­min; et il mendie. A la fin, non seulement il voit mais aussi il est sur le chemin et il marche à la suite de Jésus ! Il est devenu un disciple. Entre le début et la fin de ce parcours, il a vécu une expérience de conversion, une transformation, qui comprend plusieurs étapes. C’est vraiment un itinéraire spirituel, qui peut ressembler aux nôtres, sur nos propres chemins.

D’abord, quand il est assis au bord du chemin, même s’il ne voit pas et ne bouge pas, il fait déjà quelque chose: il crie, il implore. Au moins il peut faire cela. Il y a déjà en lui une quête et un intérêt pour Jésus. Il fait appel à sa compassion. Sa demande est la même que celle de la Cananéenne (Mt 15,22) : Fils de David, aie pitié de moi. Mais sa quête de guérison rencontre des obstacles: beaucoup le rabrouent pour qu’il se taise. Devant cette adversité, il ne se laisse pas arrêter: il continue de crier, il insiste ! Là aussi comme la Cananéenne. Son désir le pousse du dedans, malgré le mur de silence que certains veulent bâtir entre lui et Jésus.

Son effort finalement n’est pas vain. Jésus l’entend et demande aux gens de l’appeler. Alors ces gens lui disent: Aie confiance, lève-toi, Jésus t’appelle. Cela est magnifique et dit bien que, pour aller à Jésus, nous avons besoin que d’autres nous appellent à la confiance et nous soutiennent. Notre propre force ne suffit pas. Nous avons besoin que des gens nous disent: « Jésus a entendu ton cri, il s’intéresse à toi; ne reste pas assis, passif et résigné à ta petite vie; reprends confiance, tiens-toi debout, tu n’es pas abandonné.» Jésus passe par ces relais, ces médiateurs, pour venir nous toucher.

De même, à notre tour, nous pouvons devenir pour d’autres ces voix qui les invitent à la confian­ce et à se lever, à sortir de leur aveuglement et de leur défai­tisme, car Jésus les appelle. À qui pourrais-je dire à mon tour: Aie confiance, lève-toi. Jésus t’appelle? N’est-ce pas le cœur, l’essentiel, de tout accompagnement, reçu ou donné ?

Mais il ne suffit pas d’entendre cet appel. Il faut ensuite agir nous-mêmes, faire notre part. C’est ce que fait Bartimée: il se lève avec élan et il va vers Jésus. Personne ne peut faire à sa place, à notre place, ce geste décisif de nous lever pour aller vers Jésus. L’énergie est revenue, Bartimée bondit, ou plutôt rebondit. Il est maintenant en mouvement. Mais il a fallu les étapes précédentes pour qu’il ose enfin bouger les pieds et se mettre sur le chemin, celui d’une vie nouvelle.

Puis vient le moment de la rencontre personnelle entre Jésus et Bartimée, avec son dialogue et sa guérison, où confiance, salut et transformation du regard sont liés. Ta foi t’a sauvé :ta confiance t’a rendu libre, elle t’a remis debout. Et Jésus appelle à nouveau Bartimée mais pour un envoi: Va, maintenant regarde et marche par toi-même, poursuis ta route, elle ne fait que commencer.

Après ce moment de rencontre, Bartimée voit: ce sont les yeux de la foi qui se sont ouverts à la suite de cette démarche et maintenant il peut suivre Jésus sur le chemin, celui de la mission, celui qui mène à Jérusalem et à la pâque. Chemin de rencontres, de recherches, de conflits, chemin qui demande liberté du coeur et courage, chemin où l’expérience croyante, espérante et aimante, nous fait avancer plus loin, jusqu’au bout.

Nous avons l’impression parfois d’être aveugles, de ne rien comprendre à la vie, ou encore d’être en marge, en dehors des réseaux; ou nous pouvons nous percevoir comme figés, incapables de faire un pas en avant. Et pourtant, des passages, des transformations peuvent advenir. Nous connaissons des personnes qui ont vécu de telles conversions et qui maintenant voient et avan­cent sur un chemin même difficile et risqué.

Cette histoire de Bartimée, c’est celle de tant de gens et c’est la nôtre, sur nos chemins, où que nous soyons ren­dus. Nous pouvons nous retrouver à l’une ou l’autre étape du parcours, criant au bord du chemin ou bondissant vers Jésus. En quoi je reconnais mon propre itinéraire dans celui de Bartimée? Nous ne sommes jamais en dehors du récit et de son itinéraire, appelés à nous lever, à voir et à marcher sur un chemin de conversion.

Images de Bartimée

Comme je l’ai mentionné dans une chronique précédente (l’aveugle-né, Jean 9), il y a plusieurs guérisons d’aveugle dans les Évangiles. Souvent, il est difficile d’identifier le texte précis à laquelle l’œuvre réfère ; à moins que le titre le précise ou que des indices soient donnés. En Marc 10, 46-52, l’aveugle s’appelle Bartimée et il mendie; les disciples et une foule sont présents ; et la scène se passe à Jéricho, sur le chemin.

Bartimée est habituellement à genoux devant Jésus qui le touche, parfois assis ou debout ; des éléments indiquent qu’il mendie. Rarement le voit-on s’élançant d’un bond vers Jésus ou, en finale, voyant et marchant. Des disciples sont présents et quelques curieux ; parfois une foule, comme le texte l’indique.

Dans le récit parallèle en Matthieu (20, 29-34), la même scène se déroule à Jéricho mais avec deux aveugles, ce qu’on trouve dans certaines œuvres.

Sur des sites parlant de l’aveugle Bartimée, on voit fréquemment des images d’une autre guérison, surtout celle de l’aveugle-né (Jn 9) ou de l’aveugle de Bethsaïde (Mc 8,22); l’inverse aussi advient. Je vais essayer d’éviter cette erreur, mais je ne garantis rien ! Voici donc quelques œuvres nous montrant (pour la plupart), la guérison de Bartimée.

  1. Nicolas Poussin, 1650, Musée du Louvre, Paris, France. Ce peintre français du classicisme, soucieux de l’histoire et de l’équilibre des formes et couleurs, a eu une influence durable en art. Il a vécu surtout à Rome. On a ici les deux aveugles de Jéricho (Mt, 20, 29-34). À droite, les disciples Pierre, Jacques et Jean. À gauche, une femme avec enfant qui donne une note de douceur et d’humanité à la scène. La figure de Jésus s’inspire d’une fresque de la catacombe de St-Calixte à Rome. Jéricho est évoqué par des éléments architecturaux, qui reprennent des édifices romains ; le paysage et la lumière sont soignés.
  1. William Blake, 1800, Yale Center for British Art, New Haven, États-Unis. Cet écrivain et artiste britannique, mystique et visionnaire, a laissé des oeuvres étonnantes et pensées de l’intérieur. Jésus, bien droit, au visage rayonnant, étend la main sans toucher Bartimée. Celui-ci, jeune et debout, à demi-nu, ayant laissé son manteau, tend la main vers Jésus. Les deux sont unis par le blanc. Des disciples sont présents. Il n’y a pas de foule. Jéricho n’est pas évoquée mais un paysage de ciel, montagne et terre. Au centre, les deux mains qui se rapprochent, comme une création nouvelle.
  1. Julius Schnorr von Carolsfeld, Bible in Pictures, Leipzig, 1860, Allemagne. Ce graveur et peintre allemand était membre du mouvement nazaréen, alliant art et spiritualité et marqué par la Renaissance. Luthérien, il a fait plusieurs illustrations de l’Ancien et du Nouveau Testament. Pierre et Jean sont à droite. Jésus, plus grand que les autres, touche l’aveugle. Bartimée, assez jeune et debout, avec sa canne, est soutenu par quelqu’un. La scène se passe à l’entrée de la ville.
  1. Johann Heinrich Stöver, sculpture en marbre, 1861, Église St-Jean, Erbach, Allemagne. Ce sculpteur néerlandais a vécu une partie de sa vie à Rome. Bartimée, jeune et peu vêtu, est à genoux, sa canne à ses pieds; Jésus le touche. Il n’y a personne d’autre. Bartimée est rarement présenté en sculpture.
  1. William Gale, 1865, (gravure par W.J.Allen), Collection privée, Brompton, Angleterre. Cet artiste de Londres, lié à l’école pré-raphaélite, a fait des scènes bibliques et mythologiques, ainsi que des portraits. Il a voyagé au Proche-Orient dans les années 1860. Ce Bartimée est plutôt unique : c’est vraiment un homme âgé à la barbe respectable! Avec la canne et le plat, il mendie à l’entrée de Jéricho. Une enfant est avec lui pour l’aider; elle tend la main.
  1. Carl Heinrich Bloch, 1871, Musée National, Copenhague, Danemark. Ce peintre danois, marqué par Rembrandt, a réalisé des scènes évangéliques avec des personnages en mouvement dans un contexte précis et un Christ impressionnant. Ses oeuvres ont été très diffusées. On voit ici les disciples et la foule. Bartimée, suppliant, tend les mains vers Jésus. Son manteau et son chapeau sont derrière lui; le plat à sa gauche indique sa mendicité. Des curieux se tiennent à l’entrée de Jéricho. L’ombre et la lumière sont travaillées.
  1. Harold Copping, c.1920, The Crown Series, Angleterre. Les oeuvres de ce peintre et illustrateur britannique sont très populaires dans les diverses Églises chrétiennes, à cause de leur style très vivant et expressif. Il a voyagé en Terre Sainte. Bartimée est en mouvement vers Jésus, des gens le soutiennent. La foule et les disciples sont présents à l’entrée de la ville de Jéricho. Jésus domine la scène.
  1. William Kurelek, Lord that I May See, 1955, Musée des Beaux-Arts de Montréal, Canada. Cet artiste albertain célèbre, venant d’une famille émigrante ukrainienne, a connu un parcours religieux complexe, de l’orthodoxie à l’athéisme puis au catholicisme. Cette oeuvre date de cette dernière période de conversion. Elle exprime à la fois sa quête et la figure implorante de Bartimée, comme le titre l’indique. Le paysage est dénudé, avec un long chemin, un arbre, un oiseau dans le ciel et deux petites figures qui montent la colline à droite. C’est une œuvre forte.
  1. Kees de Kort, What the Bible Tells Us, 1968, Dutch Bible Society, Pays-Bas. Cet artiste visuel néerlandais a publié plusieurs ouvrages d’illustrations bibliques, pour les enfants et pour les adultes. Elles ont été reprises dans plusieurs langues et pays. Les couleurs vives, les personnages expressifs, l’attention au récit biblique, les rendent à la fois très accessibles, signifiants, et touchants. Bartimée est au bord du chemin, mendiant, avec son plat et sa canne; Bartimée crie vers Jésus …
  1. Elizabeth Wang, c.2000, site radiantlight.org, Royaume Uni. Cette artiste britannique, convertie au catholicisme en 1968, quand elle était jeune adulte, est décédée en 2016. Ses scènes bibliques ont des couleurs vives et contrastées et des lignes simples. Elle a commenté ainsi cette oeuvre: « Lorsque quelqu’un m’a écartée et a refusé de m’aider, Jésus m’a regardée avec un beau sourire et une infinie bonté, tout comme il l’a fait lorsqu’il est allé saluer le mendiant aveugle au bord de la route ». La figure de Bartimée ressemble ici à celle de l’artiste.
  1. Berna, 2007, site évangile-et-peinture.com, Suisse. Bernadette Lopez, avec son sens habituel du mouvement et des couleurs, est aussi très attentive au texte biblique. On voit ici, ce qui est rare et très appréciable, Bartimée rejetant son manteau et se levant d’un bond pour aller vers Jésus. Avec un élan qui nous entraîne.
  1. Pamela Suran, 21e siècle, site pamelasuran.com, Israël. Cette artiste israélienne, qui vit à Jérusalem, fait partie du mouvement des Juifs Messianiques, reconnaissant Yeshua (Jésus) comme Messie. Elle est engagée avec son époux Shmuel au centre Jerusalem Vision, incluant un volet sur l’art prophétique contemporain. Jésus prend soin de l’aveugle, assis ; c’est Jésus qui est agenouillé. Des écritures hébraïques et grecques sont intégrées dans la base en bleu. Cela est très évocateur.

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Voici un dessin simplifié en style vitrail, à tracer et à colorier, librement inspiré d’une peinture du Maître de la Manne.

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Visionner le court montage réalisé d’après les dessins à colorier de la rencontre entre Jésus et la Cananéenne (au bas de l’article).

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Rencontres avec Jésus – La Cananéenne

Jésus et la Cananéeenne, une réinterpréttation numérique d’une peinture de Annibale Carraci

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, cette fois-ci au travers de la persévérance de la Cananéenne.

La Cananéenne, une femme tenace et inventive : Matthieu 15, 21-28

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu – Chapitre 15

21 Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon.

22 Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. »

23 Mais il ne lui répondit pas un mot. Les disciples s’approchèrent pour lui demander : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! »

24 Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »

25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : « Seigneur, viens à mon secours ! »

26 Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »

27 Elle reprit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »

28 Jésus répondit : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Daniel Cadrin, o.p.

Jésus a rencontré la Samaritaine (Jn 4). Voici maintenant une autre rencontre avec une femme étrangère, non-juive, une Cananéenne. En Marc (7, 26), elle est grecque, syro-phénicienne de naissance. La scène se passe dans la région de Tyr et Sidon, au nord de la Galilée, territoire païen (Mt 10, 21-22); aujourd’hui, c’est au Liban.

Cette femme d’abord est audacieuse. Elle va vers Jésus, elle s’adresse à lui, alors qu’une double barrière l’en empêchait : une femme inconnue ne parle pas ainsi à un homme en public; encore moins à un homme juif, si elle est païenne (au sens biblique : non-juive). Mais elle implore Jésus pour sa fille malade, tourmentée. Elle est motivée : elle a souci de son enfant. Cela aide à foncer, à briser les barrières. Face à sa demande, comment réagit Jésus, lui si bon? Il ne lui répond même pas! Voici un visage de Jésus qui ne correspond pas aux belles images que nous nous sommes faites. Il faut dire que Jésus réagit ainsi avec d’autres, comme ces aveugles (Mt 9, 27-28) qui eux aussi doivent insister. Il est très sollicité et parfois cherche l’incognito et le retrait. Il n’est pas un automate.

Puis, les disciples s’en mêlent : fais quelque chose (la renvoyer ou l’exaucer). Ils réagissent non par souci altruiste, mais parce qu’elle les fatigue! Cela permet à Jésus d’expliquer son attitude : il ne vise pas à rejoindre tout le monde, à être partout. Son ministère est bien ciblé, il a des priorités. Il se concentre sur les gens perdus, souffrants, de son propre peuple, Israël, comme il a déjà invité les disciples à le faire (Mt 10, 5-6). Cela est déjà assez prenant. L’Église d’ailleurs en ses débuts fut composée seulement de juifs, non de païens. Ce texte reflète une évolution que l’Église des origines va prendre quelques décennies à vivre.

Devant Jésus qui ne l’inclut pas dans son agenda, la femme aurait pu se dire : Ah, je dois me résigner, tant pis pour ma fille; c’est toujours comme cela, … et s’en retourner chez elle en se lamentant. Mais ce n’est pas son genre! Elle rapplique avec un 2ème essai : elle se prosterne devant Jésus, elle appelle au secours. Cela dit qu’elle est motivée par la situation de sa fille, mais aussi autre chose : obscurément ou plus clairement, elle a perçu en Jésus une source de guérison, une source d’espérance. Alors, elle implore, elle cherche un salut.

Jésus répond en articulant encore plus nettement sa position. Sa réponse peut nous choquer. Mais l’image des enfants et des petits chiens exprime une distinction courante, pour un juif de ce temps, entre les enfants, ceux qui appartiennent au peuple de Dieu, et les autres, les païens. Pour les Juifs de l’époque, les chiens étaient vus comme des animaux non-domestiques, ne vivant pas dans la maison, comme des étrangers.

À mesure, la réponse de Jésus est devenue plus ferme et négative. Encore là, la Cananéenne ne lâche pas. 3ème essai : elle va montrer maintenant son imagination. Elle a rencontré un mur. Mais l’inventivité, c’est de ne pas tout de suite abandonner; c’est de chercher la brèche dans le mur par où entrer; c’est de trouver un autre scénario qui sorte des polarités excluantes. Par sa réponse, elle se fait une place dans l’espace du salut ; elle se glisse, avec sa fille, dans un univers qui semblait clos. Il faut dire que les Phéniciens, contrairement aux Juifs, avaient des petits chiens comme animaux de compagnie, qui faisaient partie de la maison. Cela aide à comprendre la réponse de la femme.

La réaction de Jésus reconnaît tout ce travail de la Cananéenne : Femme, ta foi (ta confiance) est grande. Une confiance non vague, inactive, mais faite d’inventivité, de courage, d’audace. Peut-être que Jésus n’avait pas grand chance devant une femme aussi déterminée et fine! Elle réussit à faire bouger Jésus dans sa façon de voir, à élargir son horizon. Jésus a aussi fait l’éloge de la foi d’un autre étranger plaidant pour un proche, le centurion (Mt 8,10), avec une guérison à distance. Avec le temps, les premières communautés vont accueillir les étrangers, les païens. Et aujourd’hui encore, toute évolution, toute ouverture à ceux et celles qui ne sont pas comme nous, prend du temps, rencontre des résistances et requiert une inventivité tenace. Les murs peuvent être percés.

Cet Évangile nous invite à ouvrir plus large les espaces de notre accueil social et ecclésial, pour toute personne en quête de vie, de guérison, pour soi et d’autres. Il nous invite aussi à nous laisser impressionner par cette Cananéenne, un modèle de grande foi. Une foi qui voit les obstacles et trouve moyen de les contourner, qui ne baisse pas rapidement les bras devant les refus ; une foi qui met en œuvre des ressources de vaillance et d’imagination pour ouvrir des chemins neufs. Parce que cette mère est motivée par sa relation concrète à sa fille en souffrance; et parce qu’elle a reconnu en Jésus une source de vie.

Cette Cananéenne ressemble à plusieurs de nos ancêtres et contemporaines, mères et grand-mères, célibataires ou religieuses, fondatrices de communautés, pionnières en projets sociaux, décidées et motivées, tenaces et inventives. J’ai déjà rencontré la Cananéenne? En quoi m’a-t-elle amené-e à m’ouvrir? Cela fait partie aussi de la suite de Jésus. Quelles fermetures, provenant de la tradition chrétienne ou du conformisme social, m’arrive-t-il de rencontrer et comment puis-je réussir à ouvrir des brèches? Il nous reste encore des frontières à traverser, culturelles, religieuses, relationnelles …

Images

La Cananéenne n’est pas aussi populaire que la Samaritaine. On la trouve dans des manuscrits médiévaux mais ses images se développent surtout à la période classique, aux 17e-18e siècles.

On y trouve habituellement Jésus et la femme, et des disciples plus ou moins nombreux, surtout Pierre et Jean. La femme peut être debout ou prosternée, les deux postures étant indiquées par le texte. Jésus la regarde ou se tient à distance, son regard tourné ailleurs. Des chiens sont souvent présents, en lien au dialogue entre Jésus et la femme. Le lieu, une terre étrangère, est parfois évoqué par des édifices antiques.

Voici quelques œuvres nous présentant cette rencontre inusitée :

  1. Miniature, Codex Egberti, folio 35, verso, c.980, Bibliothèque municipale de Trèves, Allemagne. Ce manuscrit a été réalisé par l’abbaye bénédictine de Reichenau pour Egbert, évêque de Trèves. Deux scènes sont présentées. Dans la première, la Cananéenne, debout, s’approche de Jésus qui ne la regarde pas ; il est entouré de Pierre et Jean. Dans la deuxième, elle s’incline et implore ; Jésus est tourné vers elle, ainsi que les deux disciples. Ces deux postures montrent que le texte a été bien lu. Chaque figure est identifiée par une écriture.
  1. Jean Colombe, miniature, 1485-1486, Les Très Riches Heures du Duc de Berry, Musée Condé, Chantilly, France. Plusieurs artistes ont contribué aux miniatures de ce manuscrit, commencé en 1410. Colombe a achevé l’œuvre, qui comprend 66 grandes miniatures et 65 petites. Le style est le gothique international. Les couleurs sont vives, le bleu très présent. Les paysages s’inspirent de lieux et édifices de France. La Cananéenne est une des 12 grandes miniatures de la partie sur Les heures de l’Année liturgique. En haut, la femme est agenouillée devant Jésus, qui est tourné vers Pierre et Jean. Élément plus rare, la fille souffrante est montrée dans la maison à droite. En bas, la Cananéenne est à nouveau agenouillée et implorante; Jésus et les disciples sont maintenant tournés vers elle.
  1. Icone orthodoxe, site orthochristian.com. Dans cette icône de la tradition grecque orthodoxe, on voit à gauche les disciples, Pierre et Jean en tête; au centre, Jésus répond à la Cananéenne, inclinée devant lui; les deux se regardent. Jésus tient en main un rouleau des Écritures. Élément plus original : à droite, la libération de la fille tourmentée, un démon sortant d’elle. À l’arrière, un rocher et des éléments architecturaux.
  1. Annibale Carraci, 1595, Hôtel de Ville, Parme, Italie. Ce peintre de Bologne a marqué l’histoire de la peinture par son style innovateur, un classicisme plus simple et expressif, dans la ligne du Concile de Trente. Jésus et la Cananéenne sont en conversation, au moment où celle-ci, agenouillée, parle des petits chiens, comme elle l’indique en pointant celui devant elle. Pierre est à droite de Jésus. Le paysage inclut des arbres et une architecture antique. Ces éléments se retrouveront dans les œuvres d’autres peintres.

Pietro del Po, gravure, d’après Carraci, c.1650-1670, Metropolitan Museum of Art, New York, États-Unis. Ce graveur, originaire de Palerme, a travaillé à Naples et Rome. Dans cette œuvre, on peut mieux voir les détails de la peinture de Carraci.

  1. Pieter Lastman, 1617, Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas. Ce peintre néerlandais a séjourné en Italie et fut influencé par Le Caravage et Carraci. Il a développé un style dramatique et vivant, qui fut très apprécié aux Pays-Bas. Il a eu Rembrandt comme élève. La Cananéenne supplie Jésus; des petits chiens, charmants, sont près d’elle. Jésus montre des enfants mangeant du pain dans le coin gauche. Ainsi, les enfants, le pain et les petits chiens du texte sont présents. Pierre, avec Jean à droite, demande au Christ d’intervenir. D’autres scènes se passent aux portes de la ville. L’architecture antique est bien développée. À droite, debout et nous regardant, l’artiste lui-même!
  1. Rembrandt van Rijn, dessin, c.1650, Collection privée, Angleterre; dessin, c.1660, Albertina Museum, Vienne, Autriche. Durant cette décennie, la situation familiale et financière de Rembrandt fut difficile. Dans le premier dessin, la Cananéenne, debout à gauche, s’approche du groupe des disciples. Pierre réagit. Jésus ne la voit pas ou ne la regarde pas; Jean est à gauche de lui. Le décor est minimal. Dans le deuxième dessin, la Cananéenne est prosternée, elle implore Jésus. Celui-ci la regarde, ainsi que la plupart des disciples.
  1. Ilyas Basim Khuri Bazzi Rahib, miniature, 1684, Manuscrit W592, Walters Art Museum, Baltimore, États-Unis. Les miniatures de ce manuscrit des Évangiles, en arabe, ont été réalisées par un moine copte en Égypte. La Cananéenne est agenouillée mais bien droite, les mains tendues; un chien est à son côté. Jésus s’adresse à elle; Pierre et Jean sont derrière lui. À l’arrière-plan, des éléments architecturaux sont présents.
  1. Jean-Germain Drouais,1784, Musée du Louvre, Paris, France. Cette peinture est l’œuvre d’un jeune peintre français de 20 ans, élève de David, maître en scènes historiques. Elle lui valut le Grand prix de Rome. Mais sa brillante carrière fut courte : il mourut à 25 ans. Le style néo-classique se voit dans la rigueur géométrique, l’ombre et la lumière, les personnages en groupes qui s’équilibrent, le paysage à l’arrière. La Cananéenne est agenouillée et suppliante; le Christ garde une distance et ne la regarde pas. Les disciples sont près de lui; Pierre lui demande d’intervenir, Jean à son côté. À gauche, des gens qui considèrent la scène; à l’extrême-droite, un couple. L’architecture, ronde et triangulaire, cadrée dans un rectangle, évoque l’Antiquité romaine.
  1. Adolf Hölzel, 1926, Collection privée. Ce peintre allemand, qui est passé d’un art réaliste à une approche non-figurative, a fait des œuvres religieuses, à la frontière des deux courants. Ici, la Cananéenne est agenouillée devant Jésus; on voit peu son visage. À droite, un groupe de personnes semble l’accompagner. Jésus, avec deux disciples, est tourné vers elle. Le jeu entre les couleurs est travaillé.
  1. Sadao Watanabe, gravure, 1964, Smithsonian American Art Museum, Washington, États-Unis. Cet artiste chrétien japonais a dessiné et gravé des scènes des Évangiles selon des techniques et une tradition spécifique d’art populaire, le mingei. Les personnages bibliques, les habits et objets, les lieux et plantes, sont situés dans un contexte japonais. La Cananéenne tend les mains vers Jésus qui l’accueille, dans la splendeur du dessin et des couleurs.
  1. Robert Lentz, icône, 21e siècle, site trinitystores.com, États-Unis. Ce franciscain, originaire du Colorado, a reçu une formation dans la tradition iconographique byzantine. Cherchant à renouveler cet art, il a écrit plusieurs icônes de saints et saintes et de figures contemporaines, qui sont très connues et utilisées. La Cananéenne (Syro-phénicienne), vive et résolue, main levée, avec sa bague et son bracelet, nous regarde.
  1. Ally Barrett, 2017, site reverendally.org, Angleterre. Cette artiste britannique est prêtre de l’Église anglicane. Elle a été pasteure en paroisse et est maintenant aumônière d’un collège universitaire. Elle a publié plusieurs livres sur des questions pastorales. Ici, la Cananéenne, petite mais déterminée, touche Jésus pour qu’il écoute et saisisse sa demande. Un chien est présent, auquel s’accroche l’enfant. Des disciples sont proches de Jésus, dont deux plus visibles. À droite, la grand-mère prend soin des autres enfants, pour que la mère puisse faire sa demande à Jésus. Les pierres suggèrent ce qui peut faire tomber les petits (Mt 18,6). Le bleu de la robe évoque intentionnellement Marie, à Cana (Jn 2, 1-11) : « Marie, sa mère, lui a montré que son heure était venue et que le moment était venu pour lui d’accomplir son premier signe ».

Daniel Cadrin, o.p.


Dessins à tracer et à colorier

Afin d’approfondir le sujet en le vivant intérieurement, nous vous invitons à vous inspirer de l’un ou de plusieurs des dessins ci-dessous pour créer une image et y ajouter quelques mots pour exprimer votre perception du sujet. Défi proposé cette semaine : Choisir quelques images de Jésus et de la Cananéenne et faire une petite séquence d’images en y inscrivant les extraits du dialogue qui sont les plus importants pour vous!

Tracés simplifiés à tracer et à colorier, librement inspirés de peintures traditionnelles de l’art chrétien. Cliquer sur les images pour les agrandir et les sauvegarder!

Ou ouvrir le fichier PDF ci-dessous pour faciliter l’impression des dessins :

Visionner un petit montage réalisé à partir de ces modèles à tracer et à colorier :

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Rencontres avec Jésus – L’aveugle-né

Illustration : réinterprétation numérique d’une icône orthodoxe

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, cette fois-ci au travers de la guérison de l’aveugle de naissance

L’AVEUGLE-NÉ, TÉMOIN AUTHENTIQUE ET COURAGEUX : JEAN 9, 1-41

Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean – Chapitre 9

01 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.

02 Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »

03 Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui.

04 Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler.

05 Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »

06 Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle,

07 et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé. L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.

08 Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? »

09 Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est bien moi. »

10 Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? »

11 Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. »

12 Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. »

13 On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle.

14 Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux.

15 À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. »

16 Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés.

17 Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. »

18 Or, les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents

19 et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’à présent il voie ? »

20 Les parents répondirent : « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle.

21 Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. »

22 Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ.

23 Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »

24 Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. »

25 Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. »

26 Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? »

27 Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? »

28 Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples.

29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d’où il est. »

30 L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux.

31 Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce.

32 Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance.

33 Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. »

34 Ils répliquèrent : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors.

35 Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? »

36 Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? »

37 Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »

38 Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui.

39 Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »

40 Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »

41 Jésus leur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

par Daniel Cadrin, o.p.

Voir, ne pas voir, croire. Qui voit, qui est aveugle ? La guérison d’un aveugle-né en Jean est un magnifique texte sur ces liens entre voir, ne pas voir, et croire, dans leurs liens et tensions. Le récit de la guérison comme telle prend peu de place (v. 1-7). L’événement sert de point de départ à une série de réactions et d’interprétations contrastées, se croisant et s’affrontant, autour de l’identité de Jésus (v. 8-41). L’aveugle en est le pivot, lui qui apparaît à chaque scène pour être interrogé et donner son témoignage.

Cet aveugle guéri est un témoin remarquable par son authenticité. Il ne dit pas plus que ce qu’il saisit, mais il ne dit pas moins. Il n’esquive pas les questions et n’en rajoute pas au récit. Là où il est rendu, il affirme ce qu’il peut affirmer, sans compromis ni rigidité, en toute honnêteté. Cette intégrité n’est pas immobi­le. Elle grandit à mesure du récit, qui présente ainsi un itiné­raire de foi, depuis la reconnaissance de l’action de l’homme Jésus jusqu’à la confession de foi en Jésus Seigneur et Fils de l’Homme, en passant par des étapes intermédiaires, identi­fiant Jésus comme prophète et homme de Dieu.

À mesure, la parole de ce témoin devient plus hardie et articulée. Non seulement elle rend compte de l’événement, ainsi au début, mais elle en vient à réfléchir l’événement et à questionner les autres dans le débat final avec les pharisiens. La vive droiture de cet aveu­gle qui voit l’amène à affronter l’adversité et l’exclusion. Son témoignage mené jusqu’au bout, dans une fidélité courageu­se et réfléchie, sans concession ni fuite, le conduit à risquer sa vie, comme Jésus lui-même. Durant tout ce parcours, celui qui ne voyait pas est passé peu à peu du « je vois » à « je crois ». II est pleinement devenu un témoin.

Autour de cet itinéraire croyant, qui est fait non seulement de réception d’un don mais aussi de progression et de prise de parole, d’autres attitudes sont présentées en contraste. Elles montrent la diversité conflictuelle des réactions et interpré­tations face à un même événement, qui en lui-même ne suf­fit pas à produire la foi.

  • Les voisins sont curieux et s’interro­gent sur le comment des choses, sans plus. Ils s’intéressent à l’anecdotique, un peu dans le style parfois des médias.
  • Les pharisiens vont plus loin. Ils enquêtent, discutent, mais à partir d’une vision religieuse très déterminée, qui ne s’ouvre pas ici à un autre point de vue. C’est au nom même de leur position religieuse qu’ils vont refuser le témoignage de l’aveugle guéri, car il met en cause leur approche dans sa fixité. Leur propre assurance de voir les rend de plus en plus aveugles à ce qui advient, alors même que l’aveugle fait la démarche inverse et voit de plus en plus.
  • Quant aux parents, ils recon­naissent l’événement mais refusent de s’engager personnel­lement, par peur précise Jean. Voici des croyants qui ne veulent pas se mouiller.

À travers ces réactions si diverses, et celle de l’aveugle lui-même avec ses étapes, une sorte de tableau vivant est présenté des réponses possibles face à l’événe­ment, qui est finalement Jésus lui-même. Nous sommes quelque part dans ce récit. Si nous sommes attentifs à ces attitudes, nous pouvons y reconnaître les nôtres, celles de notre passé ou de notre présent, les passages que nous avons vécus de la peur à la prise de position et au risque, ou de la curiosité à la reconnaissance de la présence de Dieu. Ou nous pouvons voir aussi nos propres fixités, nos refus de faire place à la nouveauté de l’Évangile à certains moments de notre vie. Cela vaut pour les individus mais aussi pour les communautés et institutions, tant sociales qu’ecclésiales. Il y a des façons de croire qui font voir et par­ler, de mieux en mieux, mais d’autres peuvent rétrécir la vue, de plus en plus, jusqu’à l’aveuglement.

En quoi je me reconnais dans le cheminement de l’aveugle et aussi dans les réactions des autres ? Ou encore j’ai déjà rencontré ce témoin authentique, qui m’a inspiré : quel était son visage ? Jésus est la lumière du monde : il y a de quoi rendre grâce à chaque jour, même de nuit.

Images

Il y a plusieurs guérisons d’aveugle dans les Évangiles. Ainsi, seulement en Matthieu : 9, 27-32 ; 12,22 ; 15, 30-31 ; 20, 29-34 ; 21,14. Certaines sont plus générales, sans détail particulier. D’autres sont plus identifiables. En Marc 10, 46-52, l’aveugle s’appelle Bartimée ; les disciples et une foule sont présents ; et la scène se passe à Jéricho, sur le chemin (nous en parlerons dans une chronique ultérieure). En Jean 9, il s’agit d’un aveugle-né ; les disciples et des Pharisiens opposants sont présents ; l’aveugle est envoyé à la piscine de Siloé.

Dans l’iconographie chrétienne, on trouve des images de guérisons d’aveugle depuis l’Antiquité, de façon stable. Mais souvent, il est difficile d’identifier le texte précis à laquelle l’œuvre réfère ; à moins que le titre le précise ou qu’un indice soit donné. Pour le récit de l’aveugle-né, des indices l’indiquent clairement : la piscine est évoquée par une fontaine ou un point d’eau ; les opposants sont manifestes ; l’aveugle guéri témoigne publiquement. Il y aurait aussi le rôle des voisins et celui des parents, mais je ne connais pas d’images les montrant.

Sur des sites parlant de l’aveugle-né en Jean 9, on voit fréquemment des images d’une autre guérison, surtout celle de Bartimée ; l’inverse aussi advient. Je vais essayer d’éviter cette erreur, mais je ne garantis rien ! Voici donc quelques œuvres nous montrant (pour la plupart), la guérison de l’aveugle-né.

  1. Mosaïque, 6e siècle, Basilique St-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne, Italie. Les quatre personnages se tiennent debout, devant nous, tous bien vêtus, avec des fines sandales. Pierre et Jean sont de chaque côté. Jésus, jeune imberbe, figure fréquente dans l’Antiquité, touche les yeux de l’aveugle, qui a son bâton.
  1. Miniature, 10e siècle, Codex Egberti. Bibliothèque de Trèves, Allemagne. Ce lectionnaire comprend 51 miniatures de la vie du Christ, réalisées par des moines de l’Abbaye de Reichenau pour Egberti, archevêque de Trèves. Deux apôtres sont à gauche ; le Christ antique et nimbé bénit l’aveugle un peu courbé, tenant son bâton. La piscine de Siloé est évoquée à droite, avec l’eau qui coule depuis un oiseau. Plusieurs pieds débordent du cadre.
  1. Fresque, c.1072-1087, Basilique Sant’Angelo in Formis, Capoue, Italie. Cette basilique romane est dédiée à Saint Michel Archange. Elle est couverte de fresques de style byzantin, offrant un vaste programme de scènes bibliques et de figures saintes. Ici, on retrouve des éléments s’inscrivant dans la tradition qui précède. À gauche, les apôtres Pierre et Jean. Au centre, le Christ au nimbe cruciforme touche l’aveugle, courbé avec son bâton. À droite, la piscine de Siloé comme un baptistère, avec une source d’eau vive. Le bleu domine (le fond, l’eau, les vêtements).
  1. Icone orthodoxe roumaine, site cuvantul-ortodox.ro, Roumanie. Le texte signifie : guérison de l’aveugle de naissance. Pierre est à gauche ; Jésus touche les yeux de l’aveugle au bâton, qui va à la piscine de Siloé. Le Christ est plus grand que les autres, comme dans les images précédentes. Mais des fleurs et un arbre s’ajoutent.
  1. El Greco, c.1570, Galleria Nazionale, Parme, Italie. Le peintre grec Domenikos Theotokopoulos a d’abord écrit des icônes byzantines. Puis il a vécu en Italie et en Espagne où il a intégré divers courants artistiques. Cette oeuvre de jeunesse est une des trois versions qu’il a faites (Dresde, Parme, New York), chacune avec ses variantes. La scène, qui se passe au temple, est très construite, la perspective travaillée. A gauche, les disciples, avec Jésus et l’aveugle à genoux ; à droite, les Pharisiens qui critiquent. De chaque côté, une figure de dos montre du doigt à gauche le ciel et à droite Jésus agissant. A l’extrême-gauche, en haut, comme une signature, la figure d’un jeune homme, surnommé Le Grec.

  1. James Tissot, c.1886-1894, Brooklyn Museum, États-Unis. Ce peintre français, qui a vécu en Terre Sainte, a illustré tout le Nouveau Testament avec le souci de l’exactitude historique et du respect du texte. Ici, dans la première œuvre, on voit l’aveugle qui se lave à la piscine de Siloé. Dans l’autre, ce qui est assez rare, l’aveugle guéri témoigne avec conviction devant les Pharisiens et désigne Jésus à droite.
  1. William James Webb, gravure, 1896, Bible Pictures and Stories, Partridge and Co, London, Angleterre. Ce peintre et illustrateur anglais était lié au mouvement pré-raphaélite. Ici, comme chez Tissot, on trouve l’aveugle allant à la piscine, en bas à gauche, puis témoignant devant les Pharisiens.
  1. Harold Copping, 1910, The Copping Bible, Religious Tract Society, London, Angleterre. Cet artiste britannique a illustré plusieurs livres et particulièrement la Bible. Ses œuvres, avec leur souci de réalisme et d’émotion, ont été très utilisées par les diverses Églises chrétiennes. Il a voyagé au Proche-Orient pour mieux connaitre le contexte. Ici, l’aveugle est à la piscine de Siloé; quelqu’un tient son bâton et le retient par sa ceinture. Plusieurs personnes sont présentes. La scène est très vivante.
  1. Françoise Burtz, années 1990, site francoiseburtz.org, France. Cette artiste alsacienne, formée en théologie, a été impliquée dans la catéchèse pour adultes Mess’AJE, alliant la Bible et l’art. Son style particulier et reconnaissable s’inscrit dans une démarche artistique qui se veut théologique et catéchétique. Jésus nimbé touche les yeux de l’aveugle. Les mains ressortent.
  1. Andrei Mironov, 2009, site artmiro.ru, Russie. Ce peintre russe, déjà présenté dans ces chroniques, a le sens de l’expression dramatique. Jésus et l’aveugle sont seuls. Il est possible que ce soit l’aveugle de Bethsaïda (Mc 8,22). Mais la lumière éclaire l’aveugle, comme Jésus lumière du monde.
  1. Jorge Cocco Santangelo, 2014, Church History Museum, Salt Lake City, États-Unis. Ce peintre originaire de l’Argentine est membre de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Mormons). Il a développé un style qui lui est propre, le sacrocubisme, s’inspirant de l’art cubiste pour traiter des sujets sacrés. Ici, à gauche, des Pharisiens distants ; à droite des disciples qui vénèrent Jésus. Au centre, Jésus touchant les yeux de l’aveugle. Le jeu entre les lignes, les couleurs et les formes est impressionnant.
  1. Julia Stankova, 2021, site juliastankova.com, Bulgarie. Cette iconographe bulgare, elle aussi déjà présentée dans ces chroniques, s’inscrit dans la tradition de l’icône avec une approche personnelle. On retrouve ici plusieurs éléments des 2e-3e-4e images, mais avec des changements : il n’y a que Jésus et l’aveugle ; et l’eau vive, avec l’arbre, est au centre. Cela rappelle son icône de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, avec le puits et l’arbre au centre…

Daniel Cadrin, o.p.


Dessins à tracer et à colorier

Afin d’approfondir le sujet en le vivant intérieurement, nous vous invitons à vous inspirer du dessin ci-dessous pour créer une image et y ajouter quelques mots pour exprimer votre perception du sujet.

Tracé simplifié à tracer et à colorier, librement inspiré d’une icône orthodoxe. Cliquer sur l’image pour l’agrandir et la sauvegarder!

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Rencontres avec Jésus – La samaritaine

Illustration : réinterprétation numérique d’une peinture de Angelika Kauffmann

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, cette fois-ci au travers de son dialogue avec la samaritaine!

LA SAMARITAINE, DU DIALOGUE À LA MISSION : JEAN 4, 5-42

Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean – Chapitre 4

05 Il arrive donc à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph.

06 Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi.

07 Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. »

08 – En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions.

09 La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » – En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.

10 Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »

11 Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ?

12 Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »

13 Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ;

14 mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »

15 La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »

16 Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. »

17 La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari :

18 des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. »

19 La femme lui dit : « Seigneur, je vois que tu es un prophète !…

20 Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »

21 Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père.

22 Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.

23 Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père.

24 Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »

25 La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »

26 Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. »

27 À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? » ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? »

28 La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens :

29 « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? »

30 Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers lui.

31 Entre-temps, les disciples l’appelaient : « Rabbi, viens manger. »

32 Mais il répondit : « Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. »

33 Les disciples se disaient entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? »

34 Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre.

35 Ne dites-vous pas : “Encore quatre mois et ce sera la moisson” ? Et moi, je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. Dès maintenant,

36 le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur.

37 Il est bien vrai, le dicton : “L’un sème, l’autre moissonne.”

38 Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucun effort ; d’autres ont fait l’effort, et vous en avez bénéficié. »

39 Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. »

40 Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Il y demeura deux jours.

41 Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui,

42 et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Le récit de la rencontre entre Jésus et la femme de Samarie, au puits de Jacob, est très riche en pistes spirituelles, théologiques et pastorales. Je le lis surtout à partir d’un angle : celui de l’évangélisation et de l’accompagnement d’une recherche spirituelle, avec ses étapes.

Tout d’abord, une remarque sur le contexte, qu’il importe de souligner. Au temps de Jésus, les rapports entre Juifs et Samaritains étaient tendus, à cause d’une longue histoire, avec ses aspects politiques, culturels et religieux. Ils avaient des points communs, mais la méfiance et la distance régnaient.

Jésus rencontre la Samaritaine autour d’un puits. Voici que lui, un homme juif, il adresse la parole à une femme samaritaine. Il brise ainsi une double barrière, il ouvre une brèche. Elle en est surprise; et les disciples aussi le seront (v.27). Mais Jésus lui demande quelque chose. Il ne lui parle pas d’abord pour la sermonner ou raviver le conflit : il lui demande à boire. Dans l’évangélisation, il s’agit d’aller vers les gens malgré les barrières, les conformismes, et d’oser leur demander quelque chose.

Il s’ensuit une longue conversation, un dialogue, qui montre le cheminement de cette femme vers la foi en Jésus, avec ses étapes. Mais le point de départ, c’est un lieu de rencontre important dans la vie des gens: un puits, un point d’eau. Cela nous invite à nous demander : Où sont les points d’eau, autour desquels un contact peut se faire, là où une rencontre peut advenir? Un lieu, un événement (naissance, mariage, mort), un organisme du milieu, un site sur le web, …

Il y a progression dans la foi de cette femme, à partir du contact établi entre Jésus et elle, en ce lieu de rencontre, autour d’une question bien concrète: j’ai soif. Le premier échange est plein de malentendus entre les deux, ce qui est fréquent dans l’Évangile de Jean. Puis on passe à un dialogue qui touche sa vie personnelle, ses maris : on parle des vraies affaires! Ensuite, le dialogue proprement spirituel sur les enjeux de la foi en Dieu peut venir. Suite à cela, son croire en Jésus a grandi comme les titres qu’elle lui donne l’indiquent : un Juif (v.9), un prophète (v.19), le Christ (v.19).

Ainsi, pour découvrir et rencontrer vraiment Jésus le Christ, il faut du temps, des étapes, des approches différentes. On commence souvent par ne pas se comprendre. Mais vient un temps où une parole plus personnelle, un récit de vie, intervient, qui resitue autrement, en vérité, le dialogue. Jésus éclaire la vie, il connaît les coeurs, et il ne lui fait pas de reproches. Il reconnaît la vérité de sa vie et l’invite à le faire. Puis, l’échange sur les questions de fonds, sur Dieu, peut enfin se faire. Le terrain a été débroussaillé.

Mais aussi, tout est lié à une recherche chez cette femme: elle a soif d’une eau vivifiante. Autrement, rien ne se passe. C’est cela qu’il faut savoir toucher. De sa soif, on passe finalement à la quête du vrai Dieu, à adorer en Esprit, qui n’est pas prisonnier d’un lieu ou du passé mais est offert. Il y a ainsi tout un itinéraire spirituel jusqu’à la pleine reconnaissance de Jésus, avec des étapes, une parole échangée, des questions, des découvertes.

Mais la Samaritaine n’en reste pas là: elle en parle à ses voisins, elle devient elle-même missionnaire, annonçant le Christ et donnant le goût de le rencontrer. Comme Marie de Magdala, elle devient apôtre qui annonce la Bonne Nouvelle. C’est la dynamique de l’évangélisation : les gens touchés par l’Évangile le communiquent à d’autres. Les voisins sont touchés par son témoignage, puis ils vont rencontrer le Christ lui-même. Et ils le reconnaissent comme Sauveur du monde (v.42), un titre très fort. Et le processus va se poursuivre.

Monde de l’évangélisation avec ses étapes, ses relais, plusieurs intervenants, le tout centré sur la rencontre du Christ et son eau vive. Dans quel moment de cet itinéraire je reconnais mon propre parcours spirituel? Certains dialogues m’ont fait avancer? Et à mon tour, à qui pourrais-je donner le goût de rencontre le Christ vivant ? Sans oublier que non seulement nous sommes en quête, mais le Père aussi cherche des adorateurs (v.23).

Images de la Samaritaine

Dès le 4e siècle, dans les fresques des catacombes de Rome, on trouve la rencontre au puits entre Jésus et la Samaritaine. La scène est déjà inculturée : les deux, par leurs vêtements et coupes de cheveux, ont l’air de Romains! Elle a été reprise et populaire à toutes les époques; et aujourd’hui, elle est montrée dans la diversité des cultures.

Au début du récit (v.6), Jésus est assis au bord du puits. C’est ainsi qu’on le voit dans toutes les images. La Samaritaine est parfois debout, parfois assise. La scène peut être montrée à son début, quand Jésus demande à boire, ou plus loin dans l’échange. Des éléments indiquent le lieu de rencontre : le puits, les cruches, l’eau, la corde. On trouve habituellement un paysage montrant un mont, en lien au dialogue sur l’adoration et la montagne (v.20-22); parfois une ville, un temple.

Voici quelques œuvres, du 12e au 21e siècle. Elles ont un trait commun : elles ont toutes été réalisées par des femmes.

  1. Herrade de Landsberg, miniature, c.1167-1185, Hortus Deliciarum, Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg, France. Herrade a été Abbesse du monastère Mont St-Odile en Alsace. Elle a écrit, en latin, et illustré le Jardin des Délices, première encyclopédie faite par une femme. L’original a été détruit en 1870, dans un incendie lié à la guerre; il reste des calques et copies. Ici, ce qui est assez unique, tous les personnages du récit sont présents : Jésus, la femme, mais aussi les disciples (v.8.27) et les Samaritains (v.28.39) à qui elle annonce le Christ; tous bien identifiés. Jésus est assis, ce qui peut être aussi la position de l’enseignant; la femme est debout. Le puits et l’eau, la cruche et la corde sont bien visibles.
  1. Lavinia Fontana, 1607, Museo di Capodimento, Naples, Italie. Cette peintre de Bologne (cf. Chronique précédente sur Marie de Magdala) fut une pionnière comme femme dirigeant un atelier. La Samaritaine, debout, est élégante et attentive. Le Christ, assis, a l’air un peu rêveur, tout en conversant avec elle. Le puits, la cruche et la corde sont présents, avec un paysage montrant une ville fortifiée et la campagne.
  1. Artemisia Gentileschi, 1637, Collection privée. Née à Rome et formée à l’atelier de son père, cette peintre fut marquée par Le Caravage et le courant baroque. Elle a travaillé à Florence, Rome, Londres et surtout Naples. Elle fut à l’époque très réputée pour ses portraits et ses figures bibliques, à la fois réalistes et expressifs, aux couleurs vives. Ici, la Samaritaine est une femme bien en chair, solide et attentive. Les deux sont assis au puits et ils discutent. Le paysage comprend une ville à droite, un ciel nuageux, des arbres qui encadrent la scène; et les éléments habituels, le puits, la cruche, la corde.
  1. Angelica Kauffmann, 1796, Neue Pinakothek, Munich, Allemagne. Née en Suisse d’une famille autrichienne et formée en Italie, cette peintre fut très célèbre pour ses portraits et ses scènes historiques et mythologiques. Elle a vécu en Angleterre et surtout à Rome, avec de nombreux liens dans les réseaux politiques et artistiques de l’époque. Jésus et la femme, tous deux assis, sont engagés dans un dialogue; les deux sont vêtus de rouge. Le paysage, avec le mont, évoque la Samarie; le puits, la cruche et la corde nous rassurent par leur présence : c’est bien la Samaritaine!
  1. Arthur-Marie, 1965, Sœurs de Ste-Anne, Lachine, Canada. Cette religieuse artiste a fait une œuvre originale : plusieurs femmes sont présentes au puits, avec leurs formes élancées, leur cruche, et le jeu des couleurs. La tête du chameau à droite, comme un clin d’oeil, ajoute une touche humoristique. Jésus est assis à droite, sous un arbre, avec son bâton de pèlerin, échangeant avec la Samaritaine. Les montagnes offrent un fonds vert avec deux lignes qui convergent vers une femme portant une cruche.
  1. Evelyne Breault, 1982, Sœurs Notre-Dame-du-Bon-Conseil, Chicoutimi, Canada. Voici l’œuvre d’une autre religieuse québécoise, décédée en 2014 à l’âge de 100 ans (cf. Chronique sur les disciples d’Emmaüs). Jésus et la Samaritaine sont clairement engagés dans une intéressante conversation, autour du puits, avec ses cruches. Les figures sont fines et expressives. La Samarie et son mont sont évoqués à l’arrière.
  1. Huibing He, 1988, site avisualfaith.blogspot.com. Cette artiste chinoise est devenue chrétienne en 1980, à 26 ans. Docteure en théologie, elle est pasteure de l’Église méthodiste unie et intègre l’art dans son ministère. Le texte en chinois, en haut à droite, est une citation de Jean. Il y a le puits et la cruche, mais Jésus et la Samaritaine sont tous deux immergés dans l’eau. Une lumière émane de cette œuvre remarquable, comme une eau vive.
  1. Lucille Therrien, c.1990-2000, Sœurs de la Charité-de-Saint-Louis, Lévis, Canada. Cette religieuse, décédée à 91 ans en 2011, avait son atelier à Lévis, ma ville natale. Dans la première image, la Samaritaine se rend au puits avec sa cruche. Puis dans l’autre, la rencontre avec Jésus a lieu. Celui-ci a une allure diaconale (tissu rouge sur le côté). Sous un ciel gris et lumineux, un temple au fonds évoque la quête de Dieu et l’adoration.
  1. Hanna-Cheriyan Varghese, 2007, site hanna-artwork.com, Malaysie. Cette artiste chrétienne (cf Chronique sur les disciples d’Emmaüs), décédée en 2008, a mis en images plusieurs scènes bibliques. Ici, Jésus demande à boire et la Samaritaine est surprise. Les cercles du fonds et du puits accentuent le sens d’une quête, en mouvement. Commentant des œuvres sur la Samaritaine, Varghese a dit: « Aucune inclinaison de culture, race, genre ou religion ne nous empêchera de recevoir l’eau « vivante » du Dieu d’amour et de compassion ».
  1. Berna, 2010, site evangile-et-peinture, Suisse. Bernadette Lopez, qui a été présente à quelques reprises dans cette chronique, a couvert l’ensemble des dimanches et fêtes du cycle liturgique, avec ses couleurs joyeuses, ses formes en mouvement et la lumière. Ici, Jésus, assis, demande à boire à la Samaritaine.
  1. Liz Lemon Swindle, 21e siècle, site lizlemonswindle.com, États-Unis. Membre de l’Église des Saints-des-Derniers-Jours (Mormons), cette artiste a réalisé des oeuvres touchantes et personnelles, avec une sensibilité au monde actuel (cf. Chronique sur la femme sauvée). Jésus et la Samaritaine sont assis en conversation, autour du puits, de l’eau et des cruches. Jésus touche la femme à l’épaule. La scène baigne dans la lumière.
  1. Julia Stankova, 2019, site juliastankova.com, Bulgarie. Cette iconographe bulgare (cf Chronique sur Thomas) veut conjuguer l’inscription dans la tradition byzantine et la création personnelle. Jésus et la Samaritaine sont assis de chaque côté du puits, en conversation, avec l’arbre de vie au centre. Elle lui offre l’eau, leurs mains se rapprochent. Les couleurs de leurs vêtements sont les mêmes, exprimant une proximité. Une rencontre a lieu ….

Daniel Cadrin, o.p


Dessins à tracer et à colorier

Afin d’approfondir le sujet en le vivant intérieurement, nous vous invitons à vous inspirer de l’un ou de plusieurs des dessins ci-dessous pour créer une image et y ajouter quelques mots pour exprimer votre perception du sujet. Défi proposé cette semaine : Choisir plusieurs représentations de Jésus et de la Samaritaine et faire une petite séquence d’images en y inscrivant les extraits du dialogue entre Jésus et la samaritaine qui sont les plus importants pour vous!

Tracés simplifiés à tracer et à colorier, librement inspirés de peintures traditionnelles de l’art chrétien. Cliquer sur les images pour les agrandir et les sauvegarder!

Ou ouvrir le fichier PDF ci-dessous pour faciliter l’impression des dessins :

À titre d’exemple, vous trouverez ci-dessous un court montage, entièrement réalisé d’après ces dessins à colorier. En guise d’illustration au dialogue tout simple mais tellement inspirant entre Jésus et la samaritaine


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