Rencontres avec Jésus – Le fonctionnaire royal

Illustration : un montage librement inspiré d’images traditionnelles chrétiennes

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers de la requête d’un fonctionnaire royal.

UN OFFICIER À CANA, CROYANT ET CONFIANT : Jean 4, 43-54

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean – Chapitre 4

43 Deux jours après, Jésus partit de là pour la Galilée.

44 – Lui-même avait témoigné qu’un prophète n’est pas considéré dans son propre pays.

45 Il arriva donc en Galilée ; les Galiléens lui firent bon accueil, car ils avaient vu tout ce qu’il avait fait à Jérusalem pendant la fête de la Pâque, puisqu’ils étaient allés eux aussi à cette fête.

46 Ainsi donc Jésus revint à Cana de Galilée, où il avait changé l’eau en vin. Or, il y avait un fonctionnaire royal, dont le fils était malade à Capharnaüm.

47 Ayant appris que Jésus arrivait de Judée en Galilée, il alla le trouver ; il lui demandait de descendre à Capharnaüm pour guérir son fils qui était mourant.

48 Jésus lui dit : « Si vous ne voyez pas de signes et de prodiges, vous ne croirez donc pas ! »

49 Le fonctionnaire royal lui dit : « Seigneur, descends, avant que mon enfant ne meure ! »

50 Jésus lui répond : « Va, ton fils est vivant. » L’homme crut à la parole que Jésus lui avait dite et il partit.

51 Pendant qu’il descendait, ses serviteurs arrivèrent à sa rencontre et lui dirent que son enfant était vivant.

52 Il voulut savoir à quelle heure il s’était trouvé mieux. Ils lui dirent : « C’est hier, à la septième heure, (au début de l’après-midi), que la fièvre l’a quitté. »

53 Le père se rendit compte que c’était justement l’heure où Jésus lui avait dit : « Ton fils est vivant. » Alors il crut, lui, ainsi que tous les gens de sa maison.

54 Tel fut le second signe que Jésus accomplit lorsqu’il revint de Judée en Galilée.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Nous étions à Cana, à la dernière chronique, avec Marie et les disciples, pour le premier signe de Jésus en Jean : l’eau changée en vin lors de la noce. Nous revenons à Cana pour le deuxième signe de Jésus en Jean : la guérison du fils d’un officier royal. Ce récit est moins connu que le premier, avec lequel Cana est identifié. Mais les deux récits à Cana finissent avec la même formule : tel fut le commencement des signes de Jésus (2,11); tel fut le second signe que Jésus accomplit (4, 54).

Entre les deux signes, que s’est-il passé? Jésus est allé brièvement à Capharnaüm, avec sa mère et ses disciples. Puis, avec ses disciples, il s’est rendu à Jérusalem pour la fête de la Pâque; il est intervenu de façon remarquée au Temple; il a rencontré le notable Nicodème. Avec ses disciples, il a quitté la Judée et traversé la Samarie, où il a eu un long entretien au puits avec une Samaritaine. Le voici de retour en Galilée, où il est bien reçu, pour l’instant. Après le second signe, Jésus retournera à Jérusalem pour une fête. Ainsi, nous ne sommes plus aux débuts de l’aventure, mais déjà en pleine cœur de celle-ci, avec ces déplacements, cette entrée fracassante au Temple de Jérusalem, et ces dialogues pour approfondir qui est Jésus et qui est Dieu.

Jésus retourne à Cana. Un officier royal vient le trouver, depuis Capharnaüm. Son fils (un enfant) est mourant et il veut que Jésus vienne avec lui à Capharnaüm pour le guérir. Cet officier travaille probablement pour le roi Hérode Antipas, tétrarque de Galilée (Mt 14,1; Lc 3,1). Il n’est pas précisé si ce fonctionnaire du roi est juif ou païen (non-juif); les deux sont possibles. Il insiste auprès de Jésus, car il est motivé : la vie de son fils est en jeu. Il y a un enjeu de mort et de vie. En cela, ce père ressemble à la Cananéenne (Mt 15, 21-28), une mère venue supplier Jésus de guérir sa fille. Et dans ces deux cas, la guérison se fait à distance, sans que Jésus se déplace.

Ce récit en rappelle aussi un autre, avec lequel il est parfois confondu : la guérison du serviteur du centurion (Mt 8, 5-13; Lc 7, 1-10). Des points sont communs : un officier, qui fait une demande à Jésus pour un proche; la guérison se fait à distance; la ville de Capharnaüm est mentionnée. Mais des différences sont nettes : il s’agit là d’un centurion, un officier militaire romain, qui est un païen; son serviteur ou esclave, et non son fils, est malade; cela se passe à Capharnaüm, non à Cana. Sans compter les différences entre Matthieu et Luc : entre autres en Luc, le centurion n’est pas présent en personne mais par délégués; son entretien avec Jésus, sans rencontre, se fait par des intermédiaires.

Dans les études bibliques, certains ont vu ces deux récits, de l’officier royal et du centurion romain, comme les variantes d’un même. Mais ils me semblent parler de deux figures et de guérisons distinctes, car les différences sont grandes et signifiantes. De même que les guérisons à proximité sont nombreuses, celles à distance n’ont pas à être limitées ou réduites à une seule; d’ailleurs, le récit de la Cananéenne l’illustre déjà.

Dans les trois cas (Jn, Mt, Lc), avec l’officier et le centurion comme aussi avec la Cananéenne, la foi de la personne est soulignée. C’est le plus important. Mais en Jean, cela prend une couleur particulière. Jésus met en contraste un croire lié à un voir avec un croire lié à la parole (v.48-50). L’officier croit à la parole de Jésus sans avoir vu le signe; quand celui-ci advient, il renforce le croire. En Mt et Lc, c’est un autre contraste de la foi qui est accentué, celui entre les juifs et les païens.

De plus, en Mt et Luc, le centurion ne vient pas chercher Jésus pour qu’il vienne dans sa maison : je ne suis pas digne, dit-il (Mt 8,8) Il demande à Jésus d’agir par la parole : dis un mot. Alors que l’officier en Jean veut amener Jésus à Capharnaüm pour qu’il guérisse son enfant. Et c’est là que son projet, bien pensé, est changé; son plan ne se réalise pas tel que prévu. Mais le but est atteint, autrement : son fils sera guéri sans que Jésus se déplace. Finalement, un déplacement advient mais il se passe chez l’officier, dans sa relation à Jésus en qui il fait confiance. L’officier ne commande plus, le contrôle des évènements n’est plus de son ressort. Et il se met en route (v.50).

Comme au premier signe à Cana, la finale met en relief l’expérience croyante. Après le signe du vin nouveau, ses disciples crurent en lui (2,11). Après le signe de la guérison du fils, l’officier crut, et toute sa maisonnée (4,53). Le croire ici s’élargit et inclut un nouveau réseau, social et familial, qui déborde le groupe plus restreint des premiers disciples de Jésus. Comme dans les récits sur la mission dans les Actes des Apôtres.

De plusieurs manières, nous pouvons nous laisser interpeller ou nous reconnaitre dans cette autre histoire de Cana. Ces plans que nous faisons et qui sont modifiés ou défaits mais qui nous apprennent à faire confiance. Ces initiatives qui nous lancent sur un chemin d’engagement car nous sommes motivés par la souffrance de gens proches. Ces lieux qui sont significatifs en nos vies, car des événements de fête et de guérison y sont advenus. Ces signes, petits et discrets ou plus frappants, qui nous amènent, avec d’autres, à croire. Quels mots et noms pourrais-je mettre sur ces plans et ces initiatives, ces lieux et ces signes? Où il s’agit d’un passage de la mort à la vie …

Images

Les images du récit de l’officier royal et son fils ne sont pas nombreuses ou fréquentes. Il est peu connu. Ce qui revient davantage, c’est celui du centurion et son serviteur. Les deux parfois sont confondus ou s’entremêlent. Ainsi une œuvre a comme titre (cf. plus loin) : la guérison du fils du centurion! Pour les distinguer, l’habit peut être un repère : habit plus civil pour l’officier du roi et de style militaire pour le centurion. Il s’agit alors du centurion en Matthieu car en Luc, il est invisible : ce sont ses envoyés qui parlent en son nom.

Des éléments d’architecture peuvent indiquer la ville (Cana ou Capharnaüm). Jésus est habituellement avec des disciples et l’officier accompagné de serviteurs ou gardes. Quelques personnes peuvent être présentes, suggérant les habitants du coin.

Voici quelques rares œuvres sur le 2ème signe à Cana, avec aussi quelques images plus proches du centurion à Capharnaüm.

  1. Miniature, 1506, Grande vie du Christ, f.162, Ms 5125, Bibliothèque municipale de Lyon, France. Écrit par Ludolphe le Saxon, un dominicain allemand entré en 1340 chez les Chartreux, cet ouvrage utilisant les quatre évangiles a eu beaucoup de succès et d’influence. Cette édition enluminée, du début du 16e siècle, est une traduction du latin au français, réalisée pour la duchesse de Lorraine. L’enlumineur, désigné comme le Maitre de Philippe de Gueldre (époux de la duchesse), utilise des couleurs intenses, dont le bleu. Ici, la miniature montre un homme âgé implorant Jésus. Il a plus l’air d’un notable que d’un centurion, mais il pourrait être l’un ou autre. Jésus s’adresse à lui. Plusieurs disciples, nimbés, l’accompagnent, dont Pierre plus visible. Une foule est présente, avec des personnages élégants. À l’arrière, un paysage et des feuillages.
  1. Paolo Véronèse, c.1571, Musée du Prado, Madrid, Espagne. Le grand peintre vénitien avait la vedette pour le 1er signe à Cana (chronique précédente). Ici, il s’agit du centurion, mais on peut lui faire une place. On retrouve la variété des figures, la splendeur des vêtements, des éléments architecturaux et la vitalité du mouvement d’ensemble.
  1. Joseph-Marie Vien, c.1750-1752, Musée des Beaux-Arts de Brest; 1752, Musée des Beaux-Arts de Marseille, France. Ce peintre de Montpellier, formé à Paris et Rome, a fait des scènes antiques dans un style néo-classique. Il a formé de nombreux artistes. Il fut le dernier peintre officiel du roi de France (Louis XVI) et survécut aux courants politiques successifs. Napoléon le fit même enterrer au Panthéon (le seul artiste). Ici, nous avons d’abord une esquisse qui servira pour un tableau de Marseille, plus bas, avec quelques variantes. L’originalité des deux tableaux est le titre officiel : Guérison du fils du centenier. C’est la synthèse des deux récits! Dans l’esquisse, l’habit de l’homme suppliant Jésus n’est pas évident; un militaire est derrière lui. Mais dans le tableau, il a l’air d’un centurion. On peut, comme jeu, identifier les différences entre les deux œuvres dans les personnages et les décors.
  1. James Tissot, c.1886-1894, Brooklyn Museum, États-Unis. Ce peintre français, qui a vécu en Terre Sainte, a illustré les scènes des évangiles avec une attention au contexte et au texte. Ici, nous avons enfin le récit en Jean. La scène se passe sur une place, dans un environnement animé, avec des gens occupés à diverses tâches et des curieux. Jésus est accompagné de disciples. L’officier et ses deux serviteurs sont vêtus avec éclat; l’homme supplie Jésus instamment. Jésus lui parle.
  1. Robert Theodore Barrett, 20e siècle, site churchofjesuschrist.org, Utah, États-Unis. Cet artiste américain a illustré plusieurs livres religieux. Il est membre de l’Église de Jésus-Christ des Saints-des-Derniers-Jours (Mormons). Père de dix enfants, il a enseigné les arts à l’Université Brigham Young. Ici, nous avons la rencontre entre Jésus et l’officier, vu de dos, qui fait sa demande à Jésus, attentif. Puis, nous avons une scène rarement représentée (Jn 4,51) : le père s’en retourne chez lui et ses serviteurs vont à sa rencontre pour lui annoncer que son fils vit. Une bonne nouvelle se met à circuler.
  1. Estrella Espero, 21e siècle, site parentandchildbiblereading.com, États-Unis. Ce site veut favoriser la lecture de la Bible entre parents et enfants. Il offre des textes et illustrations bibliques et d’autres outils. Ici, nous avons une image intéressante, qui montre bien le projet de l’officier : amener Jésus de Cana à Capharnaüm pour qu’il y guérisse son fils. Le transport est prêt à partir! Entre Cana, dont la localisation est soumise à plusieurs hypothèses, et Capharnaüm, bien identifiée, la distance peut varier entre 25 et 40 km. Mais avec Jésus, la distance n’a plus d’importance et ce bon plan va tomber.
  1. Icône, Église grecque-orthodoxe, site stparaskevi.org.au, Melbourne, Archidiocèse d’Australie. Cette icône comprend plusieurs éléments. À gauche, Jésus est avec ses disciples, Pierre et Jean en tête; il a un rouleau de la Parole en main. Au fond, la ville de Cana est évoquée par un édifice. Au centre, l’officier royal se tient droit, dignement et bien mis, pour présenter à Jésus sa demande; deux serviteurs l’accompagnent, indiquant de la main la situation. À droite, ce qui est assez unique, le motif de la demande est montré : le fils mourant, dans la grande demeure de Capharnaüm; et la route qui y mène. Mais le fils reprend vie. Et nous, avec lui …

Daniel Cadrin, o.p.


​Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, un montage librement inspiré d’images traditionnelles chrétiennes.

Cliquer sur l’image pour l’agrandir et la sauvegarder!


Rencontres avec Jésus – Marie à Cana

Illustration : Adaptation numérique d’une ancienne fresque

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers du regard de Marie.

MARIE À CANA, ATTENTIVE ET CONFIANTE : Jean 2, 1-12

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean – Chapitre 2

01 Le troisième jour, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là.

02 Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples.

03 Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. »

04 Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. »

05 Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »

06 Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres).

07 Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord.

08 Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent.

09 Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié

10 et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »

11 Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

12 Après cela, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples, et ils demeurèrent là-bas quelques jours.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Le commentaire qui suit a paru dans la chronique Marie des Écritures de la revue Notre-Dame-du-Cap, juillet-août 2022, p.12 : « Notre-Dame de la Fête ». Je parle de Marie, mais dans l’Évangile de Jean, elle est appelée « la mère de Jésus », sans nom.

… La mère de Jésus est invitée à une noce à Cana, près de Nazareth. Jésus est aussi présent, avec ses disciples. Mais c’est Marie qui est d’abord mentionnée : c’est elle qui a la connexion pour cette invitation!

Marie, femme d’initiative

C’est la première fois que Marie apparaît dans l’Évangile de Jean. Jésus va accomplir son premier signe. La prochaine fois, Marie sera au pied de la croix, pour le signe ultime (Jn 19, 25-27). Mais ce premier signe, changer l’eau en vin, Jésus ne l’accomplit pas de lui-même avec empressement. C’est Marie qui prend l’initiative. Elle est attentive et remarque qu’on manque de vin. Et elle le dit à Jésus comme un appel : regarde, fais quelque chose, c’est une noce et le vin manque! 

Jésus lui répond que son heure n’est pas venue. Mais Marie continue d’être proactive. Elle dit aux servants de faire de ce que Jésus dira. Elle ne se contente pas de la remise à plus tard. Pour elle, l’heure de la nouveauté, c’est maintenant. Les gens sont en besoin et Marie ose faire confiance : du neuf peut advenir, la réalité n’est pas figée dans le manque. Puis Jésus va passer à l’action.

Marie, femme de l’Alliance nouvelle

L’eau changée en vin provient des jarres de purification : c’est une façon de parler de l’Alliance ancienne. L’eau devient du vin : l’Alliance est renouvelée. Et le signe est réjouissant : c’est un vin très abondant et de grande qualité. Les noces, la fête, le vin : ce signe annonce que Dieu va se faire proche dans son Messie Jésus et son Alliance nouvelle. Son règne sera joie et communion en abondance. Et c’est Marie qui donne l’heure juste à Jésus. Le rôle de ce premier signe est indiqué à la fin du récit : aider les disciples de Jésus à croire en lui. Pour que le noyau premier se constitue, qui deviendra une communauté. Marie participe, ici aussi, à la naissance de l’Église.

Marie voit les besoins des gens et elle fait confiance en Jésus. Elle nous invite à porter attention aux situations et à miser sur les capacités de changement. À quelle personne ou quel groupe pourrais-je faire voir un besoin, dans la confiance en son action? Et qu’est-ce qu’il nous faudrait commencer maintenant, sans plus attendre, qui serait signe de vie nouvelle?

Sainte Marie, Notre-Dame de la Fête, apprends-nous à faire notre part pour que des signes de joie et d’amitié adviennent dans nos milieux et familles. Et aide-moi à reconnaître les signes autour de moi pour que ma foi en Jésus grandisse. Amen.

Images

Les images de ce récit sont très nombreuses et se retrouvent aux diverses époques, déjà depuis l’Antiquité. C’est un sujet intéressant à mettre en scène, à rendre visible : une noce et des invités, un repas festif et du vin abondant, des éléments symboliques, avec Marie et Jésus au centre. Différents aspects peuvent être soulignés, auxquels porter attention.

Le cadre de la noce peut être plus ou moins développé : le lieu et son environnement, le nombre d’invités et d’intervenants, la table et les mets offerts, les objets nécessaires à cette fête et au signe, … Le moment du récit à montrer peut varier, entre l’initiative de Marie et son échange avec Jésus, le travail des serviteurs avec Jésus, la gustation du vin nouveau et les réactions, l’effet du signe sur les disciples.

Les personnages centraux sont Marie et Jésus, mais plusieurs autres sont mentionnés : le couple qui se marie, les serviteurs, le maître du repas, les convives, les disciples de Jésus. On peut tous les inclure ou se concentrer davantage sur quelques uns. Prenant aussi en compte le cadre de la noce et le moment du récit.

Le signe accompli produit une grande abondance : les six jarres d’eau deviennent du vin, soit de 500 à 700 litres! Il y avait peut-être beaucoup de monde à cette noce! En plus, ce n’est pas de la piquette mais du vin de grande qualité. Cela parle du passage de l’Alliance ancienne à la nouvelle, du Règne de Dieu et de la vie qu’il donne en qualité et abondance; rien de mesquin mais la générosité. Le bon vin de la fête annonce les derniers temps, le grand banquet, où Dieu invite tous les peuples autour de la table pour une fête avec des vins capiteux (Is 25,6). Comment exprimer toute cette dimension symbolique des Écritures, la faire pressentir visuellement? C’est le défi de l’art sacré.

Voici diverses œuvres qui ont fait des choix, en regard du cadre, du moment, des personnages et des symboles, pour essayer de rendre visible cette sainte histoire.

  1. Sarcophage, c.300-325, Musée Pio Christiano, Vatican, Italie. Le récit de Cana est fréquemment représenté dans les sarcophages des chrétiens des premiers siècles, où se trouvent les premières œuvres d’art chrétien. Celui-ci comprend plusieurs scènes de la vie de Jésus et de l’Ancien Testament. On trouve habituellement aussi la multiplication des pains : ainsi jarres de vin et paniers de pain, évoquant l’eucharistie. Deux personnages sont retenus : Jésus et le maitre du repas, autour des jarres. Les deux ont un rouleau en main gauche, signe de leur autorité. Les jarres sont petites et Jésus a aussi en main droite le bâton du thaumaturge, indiquant sa puissance d’accomplir des miracles : ces deux éléments seront modifiés par la suite. Sa figure est celle d’un jeune homme, comme dans les œuvres de cette époque.
  1. Miniature, c.1000, Évangéliaire d’Otton III, Bayerische Staatsbibliothek, Munich, Allemagne. Ce manuscrit enluminé a été fait par le scriptorium de l’Abbaye de Reichenau pour Otton III, le jeune empereur du Saint Empire. Dans cette miniature, presque tous les personnages sont présents. Jésus à la table, Marie devant lui, le serviteur avec les six jarres alignées; aussi à table, le marié et la mariée et le maitre de repas. Les disciples ne sont pas présents : seuls Marie et Jésus sont nimbés. La figure de Jésus reprend celle de l’Antiquité.
  1. Giotto di Bondone, fresque, c.1304-1306, Chapelle Scrovegni, Padoue, Italie. Cette scène de Cana fait partie des 53 fresques, dont 23 sur la vie du Christ, que Giotto et ses assistants ont réalisées à Padoue. Cet ensemble est considéré comme la grande œuvre de Giotto et une œuvre majeure dans l’art occidental. Avec des personnages humains et expressifs, dans une approche artistique innovatrice. Le marié est au centre, entre son épouse et Marie. Le mariage est ainsi mis en valeur et soutenu par la présence de Jésus et Marie; cela exprime une position théologique. La présence de Jésus à gauche est plus discrète que celle de sa mère. Les deux sont nimbés ainsi qu’un disciple âgé (Pierre, Nathanaël?). Jésus semble bénir le repas. À droite, à l’avant, le serviteur avec les jarres; puis le maitre du repas, rondelet, qui apprécie le bon vin; cela ajoute une touche d’humour à la scène!
  1. Vitale da Bologna, fresque, c.1360-1361, abbaye Pomposa, Codigoro, Italie. Ce peintre de Bologne, marqué par Giotto et Martini, a réalisé avec son atelier un vaste ensemble de fresques sur les Écritures et les saints dans l’église de ce monastère bénédictin près de Ferrare. Ici, presque tous les éléments du récit sont intégrés. À droite, Marie indique à Jésus le besoin; celui-ci a les bras levés pour intervenir. Les serviteurs remplissent les jarres. À gauche, le maitre du repas goute le vin et commente. Au centre, les mariés semblent plus concentrés sur l’un et l’autre que sur le repas. Ils sont nimbés, faisant écho à des courants médiévaux les identifiant comme Jean l’apôtre et Marie Madeleine, Jean ayant la même figure qu’en d’autres fresques. Cette possible union choquera et sera critiquée au 16e siècle, après le Concile de Trente et le plus grand contrôle ecclésial sur les images. Contrairement aux idées courantes, ce contrôle était moindre au Moyen Age; l’époque moderne est plus stricte.
  1. Juan de Flandres, 1500, Metropolitan Museum of Art, New York, États-Unis. Ce peintre flamand, formé probablement à Ghent, a travaillé en Espagne à la cour de la reine Isabelle de Castille. Son style est sobre et élégant, avec le sens du détail. Cette œuvre fait partie du Polyptique d’Isabelle la catholique, retable qui comprenait 47 petits panneaux qui ont été dispersés ou perdus. L’encadrement est très géométrique et tout le monde se tient droit. L’ambiance est un peu rigide; ce n’est pas l’aspect festif de la noce qui ressort ! À gauche, Jésus bénit et Marie le regarde; au centre, le couple; à droite, le maître du repas et un serviteur avec les jarres. Marie et la mariée ont les mains jointes. La table est dégarnie; il n’y a pas encore de couverts. Au mur du fond, se trouve un miroir, fréquent dans l’art flamand. À l’extérieur, à gauche, est-ce un disciple ou le peintre lui-même?
  1. Paolo Caliari dit Veronèse, 1563, Musée du Louvre, Paris, France. Ce peintre de Vérone s’installe à Venise en 1553. Il aura par la suite une influence sur la peinture comme telle. Cette œuvre est sa plus célèbre. Cet immense tableau (6.77 × 9.94 m), fait pour le réfectoire d’un monastère bénédictin de Venise, y a été enlevé par l’armée de Napoléon en 1797 (depuis 2007, s’y trouve une copie de même taille). Il comprend 130 personnages, avec des expressions diverses : ici, les abondants litres de vin ont pu être tous utilisés! Au centre, Jésus préside avec Marie : les deux sont nimbés et Marie indique du doigt son verre vide. Des disciples sont proches. À gauche, en avant au bout de la table, les nouveaux mariés et le maitre du repas debout devant eux; la mariée nous regarde. À droite, les jarres; en avant au centre, les musiciens et leurs instruments de l’époque. Ici et là, des serviteurs au travail. À noter : la richesse et la variété des vêtements, d’occident et d’orient. Plusieurs personnages sont des figures historiques du monde politique, religieux et artistique. L’encadrement architectural comprend des éléments de l’Antiquité et de la Renaissance, avec un ciel ouvert au fond. C’est très animé; des gens sont en mouvement, en haut sur les côtés et au milieu. C’est vraiment une fête, une noce joyeuse. Mais aussi avec des indications de ce qui viendra : au-dessus de la tête de Jésus, un agneau est découpé; près des musiciens, un sablier. Cette fête ne sera pas sans fin.
  1. Julius Schnorr von Carosfeld,1819, Musée Kunsthalle de Hambourg, Allemagne. Cet artiste de Leipzig, formé à Vienne, vient d’une famille de peintres. Luthérien engagé, il a fait partie du mouvement nazaréen, né à Vienne, marqué par la Renaissance et le souci d’un renouveau de l’art religieux; ce mouvement artistique et spirituel regroupait des protestants et des catholiques. Carosfeld a fait une Bible en images. Dans cette œuvre de jeunesse (25 ans), les six jarres sont bien alignées à l’avant. Jésus, entouré de Marie et Jean, s’adresse aux serviteurs. Au centre, deux disciples, l’un debout et l’autre à genoux (Pierre?). À droite, les nouveaux mariés littéralement trônent, le maître du repas à leur côté; à l’avant, les musiciens. Le cadre est enchanteur : une architecture ouverte, avec des montagnes à l’arrière et des feuillages au centre. Les convives sont nombreux et bien mis, mais sérieux; c’est festif mais dans la dignité!
  1. Vladimir Makovski, 1887, Musée Régional de Vitebsk, Biélorussie. Cet artiste de Moscou, où il a été formé, vient aussi d’une famille de peintres. Il a enseigné à Saint-Pétersbourg. Avec réalisme et vivacité, et incluant une critique sociale, ses oeuvres montrent la vie du peuple et des événements qui l’affectent. Elles étaient admirées de l’écrivain Dostoïevski, qui appréciait son amour de l’humanité. Dans celle-ci, la scène se passe à l’extérieur de la maison et de sa terrasse. Jésus intervient auprès d’un serviteur, occupé aux jarres; un puits ouvert est tout proche. Marie est derrière Jésus; le maitre du repas est devant lui, bien droit et bien mis. Convives, disciples et serviteurs sont présents. À l’entrée, des chaussures sont déposées. Comme dans l’œuvre précédente, le cadre allie architecture et nature, avec des arbres et feuillages.
  1. Arcabas, 1999, Sanctuaire Notre-Dame-de-la-Salette, La Sallette-Fallavaux (Isère), France. Dans ce sanctuaire marial, haut-lieu de pèlerinage, le grand artiste chrétien a fait plusieurs œuvres sur une période de vingt ans. Celle-ci, magistrale, est située dans l’allée latérale droite. Elle comprend plusieurs scènes et inclut les divers éléments du récit de Cana. En haut au centre, Jésus avec une coupe de vin préside le repas et bénit; à droite, debout, Marie esquissant un sourire et les jeunes mariés, très élégants; à gauche, un disciple. En bas, Marie donne les consignes aux serviteurs, avec un enfant présent; ceux-ci remplissent les jarres; puis le maitre du repas goûte le vin. S’il y avait une autre scène, qui y mettrions-nous?
  1. Inconnu, 2016, site chrétiensaujourd’hui.com, Lyon, France. Ce site, crée en 2010 par un groupe de chrétiens de Lyon et rattaché aux Éditions Yeshoua, offre divers documents et outils sur la Bible et la vie chrétienne. Ici, pour Cana, dans une version moderne, nous avons un joyeux banquet de noce, dans une grande salle, avec les mariés au fond et, en haut à droite, les musiciens. Les convives sont nombreux, répartis en plusieurs tables. À gauche, le groupe des disciples; à droite, un serviteur et d’immenses jarres; les nombreux serviteurs portent un même habit vert. Et au centre, debout dans l’allée, Jésus et Marie. Le maître du repas est peut-être à la table de droite. En fond de scène, les grandes fenêtres laissent voir le paysage. Le vin circule et l’ensemble est très vivant.
  1. Lyuba Yatskiv, icône, 2017, site iconart.com, Ukraine. Originaire de Lviv et formée en art sacré, qu’elle enseigne, cette iconographe est membre de l’Église gréco-catholique ukrainienne. Son approche, tout en s’inscrivant dans la tradition, est innovatrice, entre autres par le choix des couleurs et le dessin. Une de ses icônes de Marie Mère de Dieu était dans la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. Ici, le rouge du vin prédomine (coupes, jarres, vêtements, fond). Les mariés sont couronnés, selon la tradition orthodoxe. Les mains sont centrales : celles du couple sont unies et portent la coupe; par elles, Marie s’adresse à Jésus et montre le manque; avec elles, Jésus intervient et bénit. À droite, la main du maître du repas indique l’interrogation; celles de disciples portent la coupe; à gauche, un serviteur tient en main une jarre d’eau.
  1. Pierre Lussier, pastel, 2021, Faites tout ce qu’il vous dira, site racef.art, Canada. Cet artiste de Québec, membre du Racef, est apparu déjà dans cette chronique. Ici, approche plus rare pour Cana, nous avons seulement les deux figures principales, Jésus et Marie, en plus de grandeur nature. Sans décors ni objets, sauf les fleurs de la fête et les couleurs (rouge et bleu) célébrant leur alliance. Jésus regarde Marie, qui regarde ce qui se passe, avec attention et confiance. Les deux sont liés par le toucher de la main. L’artiste dit de Marie et de Jésus : C’est comme si elle voyait ce que lui-même n’a pas encore découvert. À nous d’ouvrir nos yeux, sur nous-mêmes et sur les autres, et sur l’année nouvelle qui commence …

Daniel Cadrin, o.p.


​Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, librement inspiré d’une ancienne fresque.

Cliquer sur l’image pour l’agrandir et la sauvegarder!


Rencontres avec Jésus – Jean Baptiste en prison

Illustration : Adaptation numérique d’une peinture de Gérard de Saint-Jean

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers du questionnement de Jean Baptiste en prison.

JEAN BAPTISTE EN PRISON ET S’INTERROGEANT : Matthieu 11, 2-15

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu – Chapitre11

02 Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux,

03 lui demanda : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »

04 Jésus leur répondit : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez :

05 Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle.

06 Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »

07 Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ?

08 Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois.

09 Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète.

10 C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi.

11 Amen, je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui.

12 Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent, le royaume des Cieux subit la violence, et des violents cherchent à s’en emparer.

13 Tous les Prophètes, ainsi que la Loi, ont prophétisé jusqu’à Jean.

14 Et, si vous voulez bien comprendre, c’est lui, le prophète Élie qui doit venir.

15 Celui qui a des oreilles, qu’il entende !

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Jean Baptiste est présent dans les Évangiles à plusieurs moments: dans l’enfance de Jésus (Lc 1), comme prêcheur de la conversion et au baptême de Jésus (Mt 3); puis vient son arrestation (Mt 4,12). Dans une chronique l’hiver dernier (Jean le dérangeant : Luc 3, 10-22), nous avons vu Jean le prophète, homme de parole et de la Parole, qui annonce et baptise le Messie. Mais nous arrivons maintenant à une nouvelle étape : en prison, son questionnement sur Jésus. La prochaine et dernière sera son exécution (Mt 14, 1-11).

Jean a fait son travail et il l’a bien fait. Homme du passage vers une vie nouvelle, il a préparé le chemin. Par ses options, il a ouvert la voie à l’accueil de Jésus: l’insistan­ce sur la décision personnelle, l’ouverture aux gens de toute condition, l’affirmation de la priorité du Règne de Dieu. Jésus lui-même, baptisé par Jean, a repris son style et son message au début de son ministère; il s’est inscrit dans sa ligne. Jésus le reconnaît dans ce récit de Matthieu où il exprime son admiration pour le prophète du désert, le plus grand parmi les hommes.

Mais Jean est l’homme du jugement de Dieu qui s’en vient et sera terrible. Les puissants et ceux qui refusent de changer vont passer par le feu. Or, Jésus vient : il parle et il agit d’une toute autre manière. Qu’est-ce qui se passe ? Où est ce Messie tant attendu qui va enfin rétablir le droit ? C’est pourquoi, en prison, Jean en vient à se questionner, à douter de Jésus. « Es-tu celui qui doit venir? » Pourtant, il avait pres­senti que ce Jésus serait le libérateur. Mais il est dérouté par ce que Jésus dit et fait: Jésus souligne la miséricorde et la libération déjà en œuvre, comme sa réponse l’indique, plus que la grande finale des règlements de compte.

La question de Jean face à Jésus rejoint celle de beaucoup de gens aujourd’hui. II y a un attrait mais en même temps un doute. Car Jésus est déroutant et ne correspond pas aux images que nous nous faisons d’un guide religieux ou poli­tique. Il n’irradie pas la force et le contrôle, mais le don et le service. Et même des chrétiens se posent parfois cette ques­tion: faisons-nous fausse route, faut-il chercher ailleurs, chez un autre, le sens à nos vies? Et les autres sont là, disponibles. C’est comme si Jésus lui-même devenait un obstacle, un scandale, pour Jean (comme pour nous) et risquait de le faire dévier de son chemin. Jean espérait un grand nettoyage, et vite. Mais une autre voie se dessine, plus lente, plus compatissante et moins raide que prévue. Par ailleurs, Jésus et Jean seront réunis dans un même sort: ils seront tous deux exécutés car ils dérangent.

En ce temps de l’Avent, Jean le baptiseur, cette figure du seuil, à la croisée des chemins, un pied dans l’ancienne alliance et l’autre dans la nouvelle, peut nous inviter à porter attention à Jésus, à sa singularité et aux signes qu’il accomplit ; à ce qui peut dérouter nos attentes, nous poser question. En quoi Jésus me déroute-t-il moi aussi ? Dans ses paroles, ses actions, sa personne, qu’est-ce qui me laisse songeur, m’invitant à méditer et réfléchir, dans ma cellule intérieure, et à aller plus loin ?

Celui qui doit venir à Noël vient déjà dans nos vies. Sa présence est à l’oeuvre dans ce que nous pouvons entendre et voir: des yeux qui s’ouvrent, des pieds qui se mettent en marche, des exclus qui se retrouvent au centre, des oreilles qui se met­tent à entendre, des coeurs qui battent à nouveau. Ces signes que Jésus mentionne, quels sont-ils aujourd’hui, au proche ou au lointain de mon univers personnel et social?

Jean envoie ses disciples poser une question radicale à Jésus : Es-tu Celui … Dans l’histoire, certains des disciples de Jean ont répondu à sa question d’une autre manière que les deux (Jn 1,35-37), dont André, qui ont suivi Jésus. Ils ont répondu que Jésus n’était pas Celui qui devait venir; et ils sont demeurés fidèles à Jean Baptiste. Ce mouvement religieux existe toujours. Les Mandéens (ou Sabéens) ont traversé les siècles, vêtus de blancs pour leurs rites baptismaux, menant une vie communautaire et près de cours d’eau, dans la reconnaissance de Jean, et non pas Jésus, comme l’Envoyé de Dieu. On les retrouve en Irak et en Iran. Pacifistes, ils ont été persécutés et dispersés durant les dernières décennies. Finalement, la voix de Jean Baptiste se fait encore entendre : elle continue de déranger et de poser question …

Images

Jean Baptiste est très présent tout au long de l’histoire de l’art chrétien (cf. chronique mentionnée) : de l’enfance au baptême de Jésus, en passant par sa prédication, puis avec sa mort suite au banquet d’Hérode; sans compter sa figure individuelle en plusieurs arts visuels, ou avec Marie aux pieds de la croix, les deux annonçant et préparant la venue du Messie et de l’Alliance nouvelle.

Mais qu’en est-il plus spécifiquement de la figure de Jean en prison, comme dans ce texte? On trouve cette scène surtout au Moyen Âge, ainsi qu’aux 16e-17e siècles. Jean Baptiste est patron de plusieurs églises, édifices et cités, d’où des séries sur sa vie, incluant son arrestation. On y voit Jean-Baptiste derrière des barreaux, ses disciples avec qui il converse, des soldats. Parfois il est seul. L’édifice peut être plus ou moins élaboré.

Voici quelques œuvres, surtout des périodes indiquées.

  1. Herrade de Landsberg, c.1175-1185, Flabellum of Hohenbourg, f.1dv, British Museum, Londres, Angleterre. Ce parchemin provient de la même auteure que le manuscrit Hortus deliciarum (Le jardin des délices), c.1170-75, œuvre d’Herrade de Landsberg, abbesse du monastère d’Hohenbourg (Mont St-Odile), et première encyclopédie réalisée (textes et dessins) par une femme. Le Flabellum comprend huit tableaux de la vie de Jean Baptiste. Il est considéré comme un ajout à Hortus deliciarum. Ici, nous voyons Jean nimbé, poussé en prison ou accompagné de disciples; puis assis et méditatif dans sa cellule, derrière les barreaux.
  1. Mosaïques, c.1280, coupole, Baptistère Saint-Jean-Baptiste, Florence, Italie. Ce baptistère a été inauguré en 1128; il est rempli d’œuvres médiévales et renaissantes. Jean Baptiste est le saint patron de la ville de Florence. Plusieurs artistes ont contribué à ces quinze mosaïques sur la vie de Jean Baptiste, dont Cimabue. Celles-ci (9 et 10) sont attribuées, mais de façon incertaine, à Gaddo Gaddi, mosaïste et peintre de Florence, de style gothique. On voit Jean Baptiste emprisonné, sous la garde de soldats; puis, avec un texte en main gauche, envoyant ses disciples. Deux possibilités se présentent pour cet envoi. Ils sont nimbés (possiblement André et Jean); alors ils ne vont pas questionner Jésus mais font une visite amicale à leur ex-maître. Ou simplement, les disciples de Jean partagent son auréole; et ils vont aller questionner Jésus.
  1. Andrea Pisano, bronzes, 1330-36, porte sud, Baptistère Saint-Jean-Baptiste, Florence, Italie. Cette porte comprend 28 bronzes, dont 20 scènes de la vie de Jean Baptiste et les 8 vertus, cardinales et théologales. Pisano est un orfèvre et sculpteur, aussi un architecte, influencé par Giotto et Duccio et le gothique français. Il a travaillé six ans sur cette porte. Ces deux bronzes (nos 12 et 13) montrent : à gauche, Jean conduit en prison, avec des gardes, la grille est levée; à droite, Jean visité par ses disciples, la grille est fermée.
  1. Giusto de Menabuoi, fresque, c.1378, Baptistère Saint-Jean-Baptiste, Cathédrale de Padoue, Italie. Originaire de Florence et marqué par Giotto, cet artiste a travaillé à Padoue. Ce baptistère du 14e siècle, dédié à saint Jean Baptiste, inclut un cycle de fresques sur sa vie. Dans celle-ci, Jean, derrière les barreaux, donne ses consignes à ses deux disciples qu’il envoie questionner Jésus.
  1. Giovanni di Paolo, 1455-60, Art Institute of Chicago, États-Unis. Ce peintre de Sienne, influencé par le gothique international, a aussi été miniaturiste et a illustré des manuscrits. Il avait un intérêt pour la nature, les plantes et animaux. Il a fait plusieurs retables, avec prédelles, dont les panneaux ont été séparés et dispersés. Cette œuvre faisait partie d’une prédelle sur la vie de Jean Baptiste. La perspective et l’architecture sont développés. Jean, emprisonné, s’adresse à deux disciples, dont l’un est éploré. Deux figures sont à l’arrière. Un animal est bien installé à l’avant, mais enchainé; avec possibilité d’une autre chaîne à gauche.
  1. Juan Fernandez Navarrette, 1565-1570, Musée de l’Ermitage. Saint-Pétersbourg, Russie. Ce peintre espagnol était sourd-muet; jeune, il a appris à s’exprimer par le dessin. Il a été élève du Titien à Venise. Puis il a travaillé pour la famille royale d’Espagne, à l’Escorial. Il a fait plusieurs séjours en Italie. Ce Jean Baptiste en prison est costaud, différent de l’ascète souvent décharné. Ses mains sont attachées et il médite devant une croix.
  1. Simao Rodrigues, c.1600-1625, Musée National d’Antigua & Barbuda, St.John’s, Antigua. Cet artiste portugais, actif à Lisbonne, fut engagé dans le courant de la Contre-Réforme; il fut lié aux Jésuites présents aux Indes et en Angola. Cette œuvre fait partie d’une série de quatre tableaux sur la vie de Jean Baptiste (naissance, prédication à Hérode, prison, décapitation). À droite, dans la scène de prison, Jean envoie ses disciples; des soldats sont présents. À gauche, on voit les deux disciples qui transmettent la question à Jésus; Jésus leur répond par son geste montrant les gens autour de lui. Tous les éléments du texte sont visuellement inclus, avec précision.  
  1. Mattia Preti, fresque, 1661-1666, Co-Cathédrale Saint-Jean-Baptiste, La Vallette, Malte. Originaire de la Calabre et formé dans les courants caravagesque et baroque, Preti a travaillé à Rome et Naples. Mais surtout à Malte, où il fut le peintre officiel de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dont il devint membre. Il a peint de nombreuses fresques à la voute de la cathédrale, sur une période de cinq ans. C’est dans un oratoire de cette église que se trouve l’œuvre maitresse, ou la plus estimée, du Caravage, qui fut brièvement membre de l’Ordre : La décollation de saint Jean Baptiste (1608). Dans la fresque, Jean se trouve en un cachot plus dégagé et s’adresse à deux disciples fervents.
  1. Claude-Noël Thévenin, 1837, Cathédrale Saint-Pierre, Ville de Saint-Flour, France. Ce peintre de l’Isère a été à Paris l’élève d’Abel de Pujol, du courant néoclassique. Il s’est consacré à la peinture historique et religieuse. Cette cathédrale du diocèse (1317) de Saint-Flour est une église gothique du 15e siècle. Jean Baptiste est en prison. Thévenin met ensemble le début et la fin de son ministère. Les attributs habituels de Jean sont là : la peau de chameau, le bâton-croix du précurseur, l’agneau qu’il a désigné (Voici l’agneau de Dieu, Jn 1,36). Mais sa mort imminente est annoncée : le bourreau arrive avec la hache et un plat, le juge avec la sentence, la fille d’Hérodiade et une servante pour apporter sa tête. Jean est en prière, tourné vers Dieu; mission accomplie.
  1. Berna, 2019, site evangile-et-peinture.org, Suisse.  Comme Bernadette Lopez fait le tour du cycle liturgique pour illustrer les évangiles, elle a mis en image Jean Baptiste en prison (Année A, 3e dimanche de l’Avent). Il est plus rare de trouver des œuvres récentes pour cette scène. Jean est seul, assis et méditant. Il est entouré des couleurs de l’Avent, avec une fenêtre de lumière. Avec lui, nous pouvons prendre un temps pour faire le point et entrer en attente …

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, librement inspiré d’une peinture de Gérard de Saint-Jean.

Rencontres avec Jésus – Matthieu

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers de l’appel de Matthieu!

LA VOCATION DE MATTHIEU LE PUBLICAIN : Mt 9, 9-13

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu – Chapitre 9

09 Jésus partit de là et vit, en passant, un homme, du nom de Matthieu, assis à son bureau de collecteur d’impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » L’homme se leva et le suivit.

10 Comme Jésus était à table à la maison, voici que beaucoup de publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) et beaucoup de pécheurs vinrent prendre place avec lui et ses disciples.

11 Voyant cela, les pharisiens disaient à ses disciples : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? »

12 Jésus, qui avait entendu, déclara : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades.

13 Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

La nouvelle année liturgique va commencer avec l’Avent. Ce sera l’année de l’Évangile selon Matthieu. Allons voir le récit de l’appel de Matthieu, un des Douze apôtres (envoyés). Appeler en latin se dit vocare, d’où le mot vocation. Un récit de vocation nous montre les origines de l’engagement d’une personne dans une mission (un envoi). Par quoi cela débute-t-il? On pourrait s’attendre à ce que l’appel de Jésus soit l’élément déclencheur. Cet appel est bien présent, mais tout commence d’abord par autre chose : par le regard de Jésus. ll voit cet homme qui a un nom, Matthieu, qui n’est pas anonyme. Il voit cet homme, comme il est, avec sa quête et ses attentes, ses dons et ses blessures. Un homme, en plus, qui a un métier mal réputé, celui de publicain, collecteur d’impôt, qui en fait un pécheur public, comme Zachée. Mais Jésus le voit; il voit en lui plus que Matthieu et les autres ne peuvent voir; et il l’appelle à le suivre. Ce regard de Jésus revient tout au long des évangiles; c’est un fil conducteur auquel il est inspirant de porter attention.

Jésus voit Matthieu et il va le chercher en plein coeur de son activité, assis à son bureau. Non dans une expérience étrange, un lieu bizarre, ou des circonstances extraordinaires. Mais simplement au beau milieu de son travail quotidien. C’est là que Jésus le voit, c’est là que l’appel se fait entendre. C’est là qu’il continue de se faire entendre aujourd’hui. C’est là que des regards nous voient, des voix nous appellent, nous interpellent, visages du Christ vivant qui continuent d’appeler des personnes à le suivre. Quels que soient notre situation, notre métier, nos origines, notre récit de vie. Un nouveau chapitre s’y inscrit : notre récit de vocation.

Qu’est-ce qui arrive ensuite à Matthieu? Deux dynamiques, assez différentes mais liées, vont se mettre en mouvement et changer la vie de Matthieu. Il se lève et suit Jésus. Matthieu vit une rupture : il quitte des lieux, des relations, des activités pour suivre Jésus. Il change de position, il n’est plus assis mais debout et en marche. Il quitte son univers immédiat pour entrer dans le monde de Jésus, pour devenir son disciple, marcher à sa suite.

Mais autre chose advient, qui est aussi transformateur : Jésus entre dans le monde de Matthieu. Jésus et ses disciples vont manger dans la maison de Matthieu, ils vont chez lui. Jésus et sa communauté entrent dans l’univers de Matthieu, dans son monde personnel, son réseau de relations, avec ses gens pas corrects, exclus. Devenir disciple de Jésus, c’est non seulement laisser des réalités pour nous déplacer vers lui. C’est laisser entrer Jésus dans notre monde à nous, l’y inviter, dans notre maison comme elle est, avec ses marges, ses péchés, ses difficultés; le laisser entrer dans notre monde pour qu’il soit source de vie nouvelle.

Quand Jésus entre dans une maison, il brise des frontières et il rapproche des gens. Suivre le Christ, c’est vivre des ruptures et, en même temps, c’est vivre des nouvelles intégrations et permettre au Christ vivant d’être partagé avec d’autres dans notre univers. Mais cela surprend, cela dérange les scribes. Jésus leur répond qu’il est venu non pour les bien- portants mais les malades. Et il ajoute une citation du prophète Osée (6,6) qui dit l’essentiel : c’est la miséricorde que je veux.

Cette citation donne une clef pour toute vocation, dans ses débuts et ses continuités, dans son défi de fidélité : tout au long de la vie, la vocation est une affaire de miséricorde. Vocation de laïque, de religieux, de prêtre, de célibataire ou de couple; mission au service de la Parole, de la Justice, de la Fraternité, de la Beauté ou de la Célébration. Une miséricorde, découverte, accueillie, perdue et retrouvée, au fil des jours et des années. Une miséricorde qui nous appelle à nous lever, à laisser notre monde immédiat, mais une miséricorde aussi qu’il faut laisser entrer dans notre maison pour qu’elle vienne nous visiter et être une source de questionnement et de vie nouvelle. Une miséricorde qui vient du Dieu vivant et que le visage de Jésus, sa personne et son mystère, vient révéler au plus intime de nos vies.

Chez les Dominicains, quand nous faisons notre profession religieuse, cet acte de don de soi qui nous engage, la première question qu’on nous pose est celle-ci : Que demandez-vous? Et nous répondons : La miséricorde de Dieu et la vôtre. C’est la première chose à demander et recevoir; et aussi à redemander et accueillir toute notre vie, pour que le récit de notre vocation se poursuive, d’une année à l’autre, de commencements en recommencements.

Images

Dans l’iconographie, cette scène est présente aux diverses époques mais particulièrement aux 16e – 17e siècles. Comme elle se passe au bureau de travail de Matthieu, elle offre la possibilité de présenter ce lieu de façon plus ou moins détaillée, avec ses objets et son environnement. Les deux figures centrales sont Jésus et Matthieu, mais on y ajoute d’autres personnages : des collègues de travail, des clients, des curieux, des disciples, des serviteurs; parfois un chien assiste à la scène.

Jésus appelle Matthieu et celui-ci répond à l’appel. Cela suppose une interaction entre les deux, que l’artiste peut faire ressortir de diverses manières : par le regard de l’un et l’autre, par la main étendue de Jésus et celle tournée vers soi de Matthieu, par un geste de Matthieu (se lever, se déplacer). La deuxième partie du récit, le repas chez Matthieu, est moins montrée mais n’est pas absente, même si elle n’est pas incluse dans cette chronique.

Voici quelques œuvres, majoritairement des 16e -17e siècles et dont certaines proviennent de la région Pays-Bas et Flandre.

  1. Miniature, c. 980, Codex Egberti, Bibliothèque municipale de Trèves, Allemagne. Les 51 miniatures de ce manuscrit ont été réalisées par des moines de l’abbaye bénédictine de Reichenau pour l’archevêque de Trèves, Egbert. Matthieu est assis à son bureau, avec une balance pour calculer. Jésus, nimbé et jeune, selon le modèle antique, l’appelle en tendant la main vers lui; son autre main tient le livre de la Parole. Il est accompagné de Pierre et André.
  1. Orcagna (Andrea di Cione), 1367-1368, Galleria degli Uffizi, Florence, Italie. Élève de Giotto, ce peintre et sculpteur, mosaïste et architecte, est à son époque l’artiste majeur de Florence. Il a commencé cette œuvre en 1367 et il est mort l’année suivante; c’était une commande de la Guilde des changeurs de monnaie, dont Matthieu est le saint patron. Elle a été continuée par son frère, Jacopo di Cione. Elle comprend trois panneaux présentant quatre scènes de la vie de Mathieu, dont celle-ci. Jésus, tenant en main le livre de la Parole, est accompagné de quatre disciples, dont Pierre en tête (avec la clef). Il a appelé Matthieu qui quitte son bureau pour le suivre.
  1. Vittore Carpacio, 1502, Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, Venise, Italie. Élève de Gentile Bellini, ce peintre fut lui aussi, à son époque, un artiste majeur de sa ville, Venise. Il est marqué par l’art flamand, avec son attention aux scènes de la vie quotidienne. La scène se passe à l’extérieur. Les édifices et paysages sont ceux de Venise et sa région. La foule est compacte. Matthieu, bien vêtu, prend la main de Jésus, dont Pierre et Jean sont proches.
  1. Cornelis Engebrechtsz, c.1515, Gemäldgalerie, Berlin, Allemagne. Ce peintre néerlandais, formé à Bruxelles et Anvers, a vécu et travaillé à Leyden. Il a formé plusieurs artistes. Il se situe dans la tradition de l’art flamand, avec ses scènes de genre et son sens des détails. Il fut un des premiers à utiliser l’huile. D’un côté, on voit Jésus avec plusieurs disciples. De l’autre, Matthieu dans son bureau, avec ses assistants et les objets pour son travail. Il se lève : il va quitter ce monde pour rejoindre l’autre côté. Le petit chien le suivra-t-il?
  1. Marinus van Reymerswaele, 1530, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid, Espagne. Cet autre peintre néerlandais a été influencé par Quentin Metsys et Albert Dürer. Il s’est spécialisé dans les scènes de genre avec collecteurs d’impôt, changeurs de monnaie. Dans celle-ci, on voit les documents qui s’empilent, à droite, en haut et en bas. Les mains de Jésus et de Matthieu sont peintes avec finesse. Au centre en haut, dans le cadre, sont écrites les références pour ce récit dans les Évangiles, ce qui est pratique!
  1. Le Caravage, 1600, Chapelle Contarelli, Église Saint-Louis-des-Français, Rome, Italie. Cette oeuvre est l’une des peintures les plus célèbres au monde. Matthieu ne peut pas se plaindre! Pour l’avoir vue plusieurs fois, et de près, je peux dire qu’elle est vraiment très impressionnante. Dans la chapelle, se trouvent aussi deux autres œuvres du Caravage sur la vie de Matthieu : son inspiration et son martyr. La main de Jésus désigne et appelle Matthieu, assis à son bureau. La lumière suit ce mouvement. Par sa main tournée vers lui-même, Matthieu dit : c’est bien moi? De l’autre main, il tient encore l’argent. Nous sommes au début de l’appel. Deux jeunes hommes élégants sont au centre, autour de la table; un plus âgé à gauche, avec lunettes. Pierre est devant Jésus : comme médiateur ou s’interposant? Les interprétations ont circulé. Contrairement aux autres, Jésus et Pierre n’ont pas de chaussures. Dans une œuvre de sa dernière année (1609), Le Caravage reprend la main tendue : elle appelle Lazare à la vie, de façon saisissante (cf. chronique Marthe et Lazare : croire et ressusciter).
  1. Hendrick Terbruggen, 1618-1619, Musée d‘art moderne André Malraux, Le Havre, France. Peintre néerlandais d’Utrecht, il a séjourné dix ans à Rome où il a pris contact avec les œuvres du Caravage, dont il est devenu picturalement un disciple. Il s’installe par la suite à Utrecht. Marqué par le clair-obscur, le sens dramatique et le réalisme, il demeure toutefois un créateur original qui sera admiré de Rubens et Rembrandt. Ici, comme chez Caravage, mais du côté gauche, le Christ étend la main vers Matthieu, à la table, qui tourne une main vers lui-même et tient l’argent de l’autre. Pierre est derrière Jésus. Un jeune homme élégant est assis au centre; en parallèle, à sa droite, un vieil homme à lunettes. Au fond, des papiers sont accrochés au mur.
  1. Jacob van Oost, 1641, Groeningemuseum, Bruges, Belgique. Ce peintre flamand de Bruges a séjourné cinq ans à Rome. Il revient à Bruges dont il devient le peintre majeur à son époque. Il est influencé par Le Caravage et par Van Dyck. Le Christ intervient à gauche; il est au niveau de la rue. Le jeune élégant, en rouge comme lui, semble sur le point de se lever : est-il Matthieu? Ce serait plutôt l’homme plus âgé en noir, à la table, qui regarde le Christ et tourne la main vers lui-même, comme dans les œuvres qui précèdent. Plusieurs figures féminines sont présentes; celle de droite nous regarde.
  1. Juan de Pareja, 1661, Musée du Prado, Madrid, Espagne. Ce métis de Malacca, fils d’une esclave et d’un espagnol, fut l’esclave du grand peintre Diego Velasquez, qui en avait hérité de sa tante et qui l’affranchit en 1650. Il travailla dans son atelier et devint son assistant. Il acquit une maitrise picturale, comme cette œuvre le montre. Matthieu, assis à table, main tournée vers lui-même, est à côté du Christ debout. La scène est animée, plusieurs personnages sont présents : clients, assistants, serviteurs, disciples. À gauche, debout et tenant un papier, l’artiste s’est placé, reconnaissable grâce au portrait qu’en a fait Velasquez (1649); il nous regarde.
  1. Alexandre Bida, 1873, dessins, Les Saints Évangiles, Hachette et Cie, Paris, France. Né à Toulouse, élève de Delacroix, ce peintre orientaliste a voyagé et séjourné en plusieurs pays du Moyen-Orient. Il a aussi illustré la Bible. La scène se passe dans la rue, dont les édifices et installations sont présentés avec précision. Jésus, accompagné de quelques disciples, appelle Matthieu à le suivre. Celui-ci a ouvert la porte de son bureau; il est en sortie.
  1. William Hole, 1906, The Life of Jesus of Nazareth: Eighty Pictures, London, Eyre & Spottiswoode, Angleterre. Ce peintre et graveur écossais, qui s’inscrit dans le courant préraphaélite, a illustré la Bible. Il a voyagé en Terre Sainte et il est très attentif au paysage et au contexte. La scène est très vivante, elle se passe à Capharnaüm, au bord du Lac de Galilée. On voit les barques de pêcheurs et diverses activités; un soldat romain est présent. Jésus rejoint Matthieu en plein travail; celui-ci, à sa table, se lève et regarde Jésus.
  1. Jorge Santana, 2017, site musesquare.com, Mexique. Cet artiste mexicain reprend des œuvres existantes et les transforme en utilisant des technologies numériques. Il en retravaille des parties pour accentuer un aspect, le présenter dans un autre style, ou montrer ce qu’il peut cacher. Cette œuvre-ci, qui reprend celle du Caravage, est de très grand format. À l’ère numérique, l’appel à suivre Jésus peut résonner encore, sous d’autres voix et formes…

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, librement inspiré de peintures traditionnelles.