Rencontres avec Jésus – La pécheresse pardonnée

Une réinterprétation numérique, librement inspirée d’une peinture de Dirk Bouts

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers de la pécheresse pardonnée!

LA PÉCHERESSE PARDONNÉE ET AIMANTE : Luc 7, 36 – 8,3

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc – Chapitre 7

36 Un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez lui et prit place à table.

37 Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum.

38 Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum.

39 En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse. »

40 Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. »

41 Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante.

42 Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux. Lequel des deux l’aimera davantage ? »

43 Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus.

44 Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux.

45 Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds.

46 Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds.

47 Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. »

48 Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. »

49 Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu’à pardonner les péchés ? »

50 Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! »

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc – Chapitre 8

01 Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages, proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient,

02 ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais : Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons,

03 Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Nous nous retrouvons avec Jésus dans une maison et pour un repas, en un lieu et un temps de rencontres, de partage convivial. Jésus va manger chez un pharisien qui l’a invité. Cela permet de réajuster notre image des relations de Jésus avec les pharisiens, influencée par Matthieu. Luc en fait un portrait plus nuancé : Jésus les fréquente (7,36; 11,37; 14,1) et certains étaient bien disposés envers lui (13,31).

Voici que le repas est troublé par l’arrivée d’une femme qui pose envers Jésus les gestes de l’hospitalité, avec ferveur. Jésus se laisse accueillir. Le pharisien en est choqué car cette femme est connue publiquement comme une pécheresse. Comment un homme religieux peut-il se laisser toucher par une impure?

Quel est le péché de cette femme, qui n’a pas de nom? Ce n’est pas indiqué. Jésus voit cette femme autrement que son hôte. Il ne dit pas d’abord à celui-ci que son regard n’est pas juste. Par une parabole, il l’invite à sortir de son cadre habituel de pensée, à regarder cette femme d’une manière plus profonde. La parabole sur la remise des dettes parle du pardon gracieux de Dieu et de ses fruits. La question de Jésus pose l’enjeu : qui aime le plus? La réponse du pharisien indique qu’il a bien saisi. Jésus fait ensuite les liens entre l’événement, les gestes de la femme, et la petite parabole, bien frappée. Le pardon transforme les personnes, il les rend capables d’aimer davantage.

Cette femme montre beaucoup d’amour envers Jésus. C’est qu’elle a reçu un grand pardon. Ses gestes témoignent de cette transformation qu’elle a vécue par le pardon. On interprète parfois ce récit dans le sens contraire : si elle est pardonnée, c’est parce que, auparavant, elle a beaucoup aimé. Mais ce n’est pas ce que dit la parabole, ni le commentaire de Jésus. Son hospitalité fervente est le fruit du pardon et non sa cause. Cette femme a confiance en Jésus, elle ose s’en approcher pour exprimer sa reconnaissance. Comme bien d’autres femmes dans les Évangiles, ce que Luc souligne.

Après la maison, nous reprenons la route de la mission (8,1) avec Jésus et ses disciples, pour proclamer le Règne de Dieu. Un groupe de femmes accompagne Jésus. Il était très rare à l’époque qu’un Maître soit ainsi entouré; Jésus n’est pas prisonnier des conformismes de son milieu. Plusieurs de ces femmes, fidèlement, se retrouveront au pied de la croix et au tombeau; elles accompagneront Jésus jusqu’au bout. Elles étaient probablement connues des premiers chrétiens, des lecteurs de Luc. On voit aussi que Jésus ne vit pas de l’air du temps : il est financièrement soutenu par ce groupe. L’une d’elles, Jeanne, vient de la haute société.

La fameuse Marie de Magdala est mentionnée : rien ne dit qu’elle est la femme sans nom présente au repas, ni qu’elle est pécheresse. Elle a été libérée de sept démons, ce qui indique plutôt une maladie grave. Luc dit de Jésus que les gens viennent à lui « pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies ; ceux qui étaient affligés d’esprits impurs étaient guéris » (6,18). « Jésus guérit beaucoup de gens de maladies, d’infirmités et d’esprits mauvais. » (7,21). En lien à ces esprits ou démons, Jésus guérit un enfant convulsé (9,42), un muet (11,14), une femme courbée (13,11). Ces guérisons ou libérations n’indiquent pas une position morale, une condition pécheresse.

Dans les autres onctions de Jésus, celle chez Simon le lépreux à Béthanie par une femme anonyme, sur la tête (Mt 26, 6-13; Mc 14, 3-9) et celle chez Marthe et Lazare à Béthanie par leur sœur Marie (Jn12, 1-8, cf. chronique précédente), l’enjeu est l’annonce de la Passion de Jésus et le gaspillage. Rien de tel en Luc 7 : il s’agit de pardon et d’amour.

Jésus se fait présent à un pharisien et à une pécheresse et les invite à une vie nouvelle, chacun à sa manière. Homme des rencontres, il fait rayonner la miséricorde de Dieu par-delà les frontières. Il est la visite de Dieu parmi son peuple, une visite qui réjouit et relance dans l’espérance : Va en paix. Où suis-je dans ce récit? Quel appel me fait-il entendre? Sûrement, à redécouvrir le pardon, à l’accueillir avec sa puissance libératrice et à porter des fruits de reconnaissance. Quel pardon reçu ou donné, dans ma vie, a été source de relèvement et d’amour, pour d’autres, pour moi?

La rencontre de grâce peut prendre des formes ordinaires ou plus inattendues : une parole qui m’encourage, un geste qui me relève, un courriel qui me touche, une image qui m’éveille, une célébration qui me pacifie, une rencontre qui m’engage, … Un signe de cette visite est clair : j’ai le goût d’accueillir et d’aimer davantage.

Images

L’onction de Jésus par une femme est racontée de manière différente dans les quatre évangiles (cf. chronique précédente sur Marie de Béthanie). Dans l’iconographie, abondante et de toutes les époques, les récits se sont emmêlés les uns aux autres. Celui de Luc 7 a des traits particuliers : la scène se passe dans la maison d’un Pharisien, dans le cadre d’un repas avec invités; la femme est connue comme une pécheresse; elle oint les pieds de Jésus et non la tête. La clé du récit est donnée par une parabole.

Cette scène plus spécifique, avec la pécheresse, est particulièrement populaire depuis le 16e siècle. Un repas festif chez un notable, des invités bien respectables, et une femme pécheresse aux longs cheveux, c’est très intéressant pour des peintres. Par ailleurs, la parabole est évincée : on n’en trouve pas trace.

  1. Dieric Bouts, c.1440-1445, Gemäldegalerie, Berlin, Allemagne. Ce peintre néerlandais, originaire de Haarlem, a travaillé à Louvain dont il fut nommé peintre officiel en 1468. Il est réputé pour son développement de la perspective. Dans cette œuvre de jeunesse, à gauche, on voit la femme avec son flacon, aux pieds de Jésus qu’elle essuie de ses cheveux. À la table : Jésus bénissant, le Pharisien s’interrogeant, Pierre surpris ou choqué, Jean pointant du doigt. À droite, près d’une fenêtre, un moine en blanc, probablement chartreux : le commanditaire de l’œuvre. À gauche, un balcon avec paysage; sur la table, du pain et des poissons; le plancher offre un carrelage géométrique. Le Pharisien est le seul qui porte des chaussures.
  1. Paolo Véronèse, c.1567-1570, Pinacothèque de Brera, Milan, Italie. Né et formé à Vérone, comme son surnom l’indique, il s’installe à Venise en 1553, dont il deviendra un grand nom comme Titien. Sa maitrise des couleurs et des formes et la vivacité de ses personnages se retrouvent dans ses scènes de banquet à Cana, à Emmaüs, à Béthanie, chez Levi. Celle-ci est moins réussie; mais là aussi, l’architecture est développée et les figurants sont nombreux, incluant enfants, serviteurs et animaux. La scène est actualisée dans l’univers vénitien. À gauche, Jésus avec ses disciples et la femme; devant lui, le Pharisien.
  1. Peter Paul Rubens, c.1618-1620, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie. Peintre flamand, formé à Anvers, Rubens a voyage en Italie et a intégré l’art italien, comme celui de Véronèse. Il s’installe à Anvers d’où il rayonne par ses oeuvres religieuses et mythologiques, ses paysages et portraits. Ses personnages sont bien en chair, son style est vigoureux. Il travaille aussi comme diplomate. Il a influencé la suite de l’histoire de l’art. Jésus à droite parle au Pharisien à gauche, qui l’écoute avec attention. La femme, agenouillée et recueillie, est au centre, entre les deux. Les visages des invités à table sont très expressifs. Les serviteurs sont debout avec des plateaux. Au fond, une ouverture sur un ciel avec des nuages.
  1. Philippe de Champaigne, c.1656, Musée des Beaux-Arts de Nantes, France. Né et formé à Bruxelles, il s’installe en France et y travaille pour la famille royale et le cardinal Richelieu. Influencé par Rubens, il s’inscrit dans le style classique du 17e siècle, comme Poussin. Ses portraits sont célèbres. Il est proche du courant janséniste. L’espace architectural est très construit. Jésus, à gauche, montre la femme à ses pieds, recueillie, et explique son geste au Pharisien à droite. Chaque personnage a une expression différente. Au fond, un rideau entrouvert et une figure qui regarde la scène.
  1. Pierre Subleyras, 1737, Musée du Louvre, Paris, France. Ce peintre français, formé à Toulouse et Paris, a reçu le Prix de Rome en 1727 et s’y est installé. Influencé par Véronèse, à l’évidence, et aussi par Poussin, il a réalisé plusieurs œuvres religieuses. Voici le repas de fête, avec invités et serviteurs, table et vêtements, éléments d’architecture, dans une composition vivante et harmonieuse. Étonnamment, Jésus est à gauche, tourné vers la femme et non les convives. Discute-t-il avec Simon, derrière lui?
  1. Giovanni Domenico Tiepolo, 1752, Staatsgalerie, Würzburg, Allemagne. Ce peintre a poursuivi l’héritage baroque de son père, Giovanni Battista Tiepolo, peintre italien le plus important du 18e. On y retrouve le sens des couleurs et du mouvement, la vivacité et la finesse. Un Christ plutôt jeune, proche de celui de l’Antiquité, explique le geste de la femme, concentrée et près de lui, à une masse d’hommes assez âgés et peu amènes. Pierre et Jean sont proches. Le Pharisien, de dos, est seul à son côté de table; on ne voit pas sa réaction.
  1. Jean Béraud, 1891, Musée d’Orsay, Paris, France. Ce peintre français, né à Saint-Pétersbourg, a réalisé plusieurs portraits et fut proche de figures connues de l’époque. Ses scènes de la vie parisienne montrent la bourgeoisie avec précision et une certaine ironie. Voici un groupe d’hommes habillés de noir. Simon le Pharisien préside la table au centre, avec une serviette au cou. Jésus, en blanc et noir, comme la servante à droite, explique le sens du geste de la femme. Celle-ci, en blanc, est étendue au sol. Le contraste est saisissant. Chaque personnage est une figure publique précise de l’époque : ainsi l’écrivain rationaliste Ernest Renan (Simon le Pharisien), le militant socialiste Antoine Duc-Quercy (le Christ), la courtisane et danseuse Anne-Marie Liane de Pougy (la femme), et d’autres comme l’historien Hippolyte Taine, le romancier Alexandre Dumas fils, et Jean Béraud lui-même. Cette actualisation des personnages suscita de vives réactions! L’interprétation de l’œuvre est demeurée controversée.
  1. Arthur Ernst Becher, 1954, site imagesforjesus.com, États-Unis. Cet illustrateur américain, né en Allemagne, a travaillé pour plusieurs grands magazines et éditeurs. Il a aussi réalisé des scènes bibliques. Ici, Jésus échange avec le Pharisien qui prend la parole. Ils sont installés sur des divans pour un repas festif, avec quelques invités, dans une belle maison ouvrant sur un paysage. La femme est aux pieds de Jésus. Un serviteur apporte un plat. L’accent est sur la contextualisation de la scène.
  1. Mosaïque, c. 1970-1990, église supérieure, Basilique de l’Annonciation, Nazareth, Israël. Cette église a été terminée en 1969 et est dédiée à Marie. Elle est la plus grande église chrétienne au Moyen-Orient. Elle contient plusieurs œuvres de divers pays, particulièrement des mosaïques. L’origine de celle-ci m’est inconnue. Jésus, au centre, est à table avec d’autres figures. La femme est à ses pieds, son visage tourné vers lui. La phrase en latin, Tes péchés sont pardonnés, va en paix, indique clairement qu’il s’agit ici de la pécheresse pardonnée en Luc 7.
  1. Andrei Mironov, 2020, site artmiro.ru, Russie. Ce peintre fait des œuvres religieuses à la fois s’inspirant de la tradition et très personnelles, avec des personnages intenses ou inhabituels. Le Christ regarde Simon le Pharisien et s’adresse à lui, en montrant la femme pècheresse de sa main gauche. Comme pour Thomas (dans une chronique précédente), Simon est vu de dos. La femme semble jeune. La mère debout à côté du Christ, en service et ressemblant à la jeune femme, symbolise l’Église de l’Ancienne Alliance; et l’enfant avec elle, l’Église de la Nouvelle Alliance, tournée vers le Christ. Les deux colonnes au fond évoquent le Père et l’Esprit soutenant le Fils. Le jardin et la montagne derrière le Christ annoncent l’érection d’une autre colonne, la croix de notre salut. Dans son commentaire, l’artiste cite Jésus : Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs à la conversion (Lc 5, 32). Et le pardon suscite amour et paix …

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Ci-dessous un dessin simplifié à tracer et à colorier, librement inspiré d’une peinture de Dirk Bouts, un peintre et dessinateur sud-néerlandais.


Rencontres avec Jésus – Marie de Béthanie

Une interprétation, en style vitrail, librement inspiré d’une peinture de Botticelli

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers l’onction des pieds de Jésus par Marie de Béthanie

MARIE DE BÉTHANIE ET L’ONCTION DU MESSIE : Jean 12, 1-11

Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean – Chapitre 12

01 Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie où habitait Lazare, qu’il avait réveillé d’entre les morts.

02 On donna un repas en l’honneur de Jésus. Marthe faisait le service, Lazare était parmi les convives avec Jésus.

03 Or, Marie avait pris une livre d’un parfum très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum.

04 Judas Iscariote, l’un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit alors :

05 « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ? »

06 Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait.

07 Jésus lui dit : « Laisse-la observer cet usage en vue du jour de mon ensevelissement !

08 Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Marthe, Marie et Lazare : voici trois membres d’une même famille que nous avons déjà rencontré-e-s dans les chroniques précédentes: Marthe et Marie, entre service et écoute (Luc 10, 38-42); Marthe et Lazare, croire et ressusciter (Jean 11, 1-46). Nous avons maintenant l’onction de Jésus à Béthanie, dans l’Évangile selon Jean. Elle vient après la résurrection de Lazare et elle précède l’entrée de Jésus à Jérusalem sur un ânon, qui a lieu le lendemain. Elle annonce la Passion à venir.

Dans la résurrection de Lazare en Jean, Marie était présente mais seconde par rapport à sa soeur Marthe. Mais ici, elle est la figure au cœur de l’action. L’onction de Jésus par une femme est une scène très particulière et commentée : elle se retrouve dans les quatre évangiles avec des traits bien différents! Ici, en Jean, on y retrouve le trio des amis de Jésus, Lazare, Marthe et Marie. Lazare est là, revenu des morts, ressuscité par Jésus, mais il risque d’affronter la mort à nouveau. Marthe est en service, littéralement elle diaconise; il en faut! Marie est centrée sur Jésus, dont elle oint les pieds.

En Marc (14,3-9) et Matthieu (26, 6-13), la scène se passe aussi à Béthanie, mais chez Simon le lépreux; et la femme, qui n’a pas de nom, oint la tête de Jésus et non les pieds. Elle a lieu après l’entrée à Jérusalem et avant la Passion. En Luc (7,36 – 8,3), dans la maison d’un Pharisien, sans nom, une femme elle aussi sans nom, et qualifiée de pécheresse, oint les pieds de Jésus; le geste est sans lien avec la Passion. Nous y reviendrons dans la prochaine chronique.

Revenons à Jean. Dans l’imaginaire chrétien, ce geste est souvent attribué à Marie-Madeleine, alors qu’en Jean, il s’agit de Marie de Béthanie, sœur de Marthe et Lazare. Marie de Magdala n’a rien à voir là-dedans! En Jean, c’est une toute autre figure (cf. Marie de Magdala, disciple et apôtre (Jean 20, 11-18). Pourquoi cette attribution dans l’imagerie? Parce qu’elle avait de longs cheveux? Qu’importe. Le sens du geste en Jean, comme en Marc et Matthieu, est lié directement à la mort proche de Jésus, à l’événement de sa mise à mort qui se rapproche. C’est un geste de piété et de reconnaissance, geste de croyante qui voit, qui ressent, ce à quoi les autres sont insensibles.

Un point commun de Jean avec Marc et Matthieu, c’est la question de l’argent et du gaspillage. C’est très intéressant comme réaction. La valeur du parfum est énorme : 300 deniers, une année de travail pour un journalier. À une logique du coût, des dépenses et de leurs résultats, celle de la gestion financière stricte, s’oppose une logique du don et de la gratuité. Comme on le voit dans des cultures anciennes, dont celles de premières nations ici, il y a un temps pour le don et le gaspillage, un temps spécial lié aux événements de la vie qui ne se réduit pas à des calculs de rentabilité. En Matthieu, ce sont les disciples qui réagissent ainsi; en Marc, quelques disciples; mais en Jean, un seul, Judas, qui est qualifié en plus de voleur! Il semble que l’auteur de l’évangile en profite pour régler ses comptes avec un disciple mal-aimé. Qu’importe. La position de Jésus n’est pas celle des disciples. Il accueille ce geste extravagant, lié aux évènements uniques qui se préparent.

Il y a aussi la foule (v.9), sympathique à Jésus, mais motivée d’abord par la curiosité : elle veut voit Lazare, le revenu des morts. Cette attitude des gens est fréquente en Jean, mais c’est un début. Alors que celle des grands-prêtres (v.10-11) est déjà hostile : leur dessein d’éliminer Jésus est en marche.

Marie oint les pieds de Jésus avec un parfum. Le mot Messie (en hébreu) et Christ (en grec) signifie celui qui est Oint par l’huile sainte, le roi d’Israël. Alors ce geste de Marie est chargé d’une profonde signification. Il advient juste avant la Passion. Celui qui sera arrêté et crucifié, c’est vraiment le Messie, l’envoyé de Dieu.

Dans ce court récit, on trouve toute une série de personnages pour introduire à la semaine qui va suivre, au récit de la Passion à Jérusalem. Nous sommes quelque part dans l’un ou l’autre de ces personnages. Dans Lazare, revenu à la vie, mais pour combien de temps? Dans Marthe, active, en service. Dans Judas, qui fait ses calculs étroits. Dans la foule, attirée par Jésus mais aux humeurs changeantes. Dans les grand-prêtres, que Jésus dérange, et cela nous arrive. Et surtout dans Marie, pieuse et généreuse, qui perçoit le sens des événements et reconnait l’identité de Jésus, figure de la croyante, comme le disciple bien-aimé. Voici des drames et des questions, ceux de cœurs humains dont le nôtre, avec ses quêtes, ses misères et ses espoirs.

Et puis, quelle place le don et la gratuité ont-ils dans notre gestion, plus ou moins serrée, des évènements, de nos relations, et même de nos biens? Y aurait-il place pour une extravagance, à accomplir ou à accueillir? Sans attendre que l’occasion soit passée…

Images

Les images de l’onction sont nombreuses, depuis les temps antiques. Mais fréquemment les quatre récits évangéliques, bien différents comme le montre le commentaire, sont mélangés, mis ensemble; ainsi, les oeuvres ont parfois le titre de Marie-Madeleine chez Simon le Pharisien! J’essaie ici de ne présenter que des images qui se rattachent à l’onction de Jésus par Marie de Béthanie en Jean 12.

Comment distinguer? Des critères sont offerts par le texte : l’onction de parfum sur les pieds et non sur la tête; la présence identifiable de Marthe, de Lazare, de Judas.

Le cadre dans les quatre évangiles est celui d’un repas dans une maison. Ici, il s’agit de celle de Marthe, plutôt que celle d’un Pharisien ou de Simon : c’est elle qui fait le service.

Un point d’attention : Comme à la résurrection de Lazare, qui précède l’onction, il est question d’odeur. Avec Lazare, c’était la puanteur d’un ex-mort (11,39); avec Marie, c’est la bonne odeur d’un parfum qui remplit la maison (12,3). Certaines oeuvres ont montré cette odeur pour Lazare; est-ce qu’on retrouve une visibilité du parfum avec l’onction?

Voici quelques œuvres portant pour la plupart sur Jean 12, toutes réalisées il y a moins de cent ans et la moitié par des femmes.

  1. Marie-Alain Couturier, c.1937-1938, réfectoire, Couvent Santa Sabina, Rome, Italie. Ce dominicain français, formé aux Ateliers d’Art sacré, a joué un rôle majeur dans le renouveau de l’art chrétien au 20e siècle. Durant les années 40, il séjourna au Québec et eut une influence pour ouvrir les peintres aux nouveaux courants. Ici, il n’y a que Jésus et une femme, possiblement Marie de Béthanie. C’est une œuvre de grande dimension et impressionnante par la richesse des couleurs et l’harmonie des formes. J’ai vécu en ce lieu et l’ai vue régulièrement. C’est splendide!
  1. Philippe Lejeune, 1992, site corpusetempois.com, France. Cet artiste français, mort en 2014 à 89 ans, a aussi été formé aux Ateliers d’Art sacré et influencé par Maurice Denis. Il a développé un style personnel, conjuguant le figuratif et les apports de l’abstraction. Il a formé plusieurs artistes à l’École d’Étampes, au sud de Paris, qu’il a fondée. Marie est agenouillé aux pieds d’un Jésus qui a l’air plus âgé. Lazare serait derrière lui et Marthe au centre à la table. À droite, en plus foncé, serait Judas. À l’arrière, Jérusalem, dont Béthanie est proche, est évoqué.
  1. Anne-Marie Troechslin, miniature, 2000, Bible enluminée, collection privée, Suisse. Originaire de Milan, cette artiste suisse est réputée pour ses aquarelles de fleurs et d’oiseaux. Elle est décédée en 2007, à l’âge de 80 ans. En 2000, pour une abbaye de Zurich, elle a illustré la Bible à la manière des manuscrits enluminés, avec un choix de miniatures pour le temps pascal. Marie est aux pieds de Jésus, qui discute avec Judas, à droite. Possiblement, Marthe est à table à droite de Jésus et Lazare devant, à ses pieds. Des disciples sont présents. L’environnement floral, très délicat, donne une touche joyeuse à cette scène enluminée.
  1. Pascale Roze Huré, 21e siècle, site catechese-et-parole.catholique.fr, France. Ce site, tenu par des membres de services diocésains de catéchèse, est rattaché au diocèse de Montpellier et offre plusieurs outils. L’artiste a illustré plusieurs ouvrages de catéchèse. Ici, chaque élément est précis. Marie est agenouillée pour oindre les pieds de Jésus. Celui-ci, nimbé, a une main ouverte et l’autre tient le livre de la Parole. À son côté, Lazare, reconnaissable aux bandelettes, est tout souriant et reconnaissant. Face à Jésus, Judas, avec une bourse, critique le geste. Derrière lui, Jean et Pierre, puis Jacques. À droite, Marthe apporte un plat. À l’arrière, deux personnes discutent.
  1. Sr Marie-Paul, icône, 21e siècle, site bénédictinesmontdesoliviers.org, Israël. Cette grande icône a été écrite par une moniale bénédictine du Mont des Oliviers à Jérusalem. À droite, en bas, Marie répand le parfum sur les pieds de Jésus. À côté de celui-ci, Lazare, tête couverte de blanc. À gauche, Marthe apporte un plat et une cruche. En haut, à gauche, Judas est là, tenant sa bourse d’une main et levant l’autre. Des disciples sont présents et quelques curieux. La tour verte, en haut à droite, symbolise Jérusalem. Pain et vin sont sur la table.
  1. Marko Yvan Rupnik, mosaïque, 2009, crypte de l’Église San Pio da Pietralcina, San Giovanni Rotondo, Pouilles, Italie. Cette église, où est enterré le capucin San Padre Pio, est remplie des mosaïques du jésuite slovène. On retrouve ici clairement la scène en Jean et ses cinq personnages : Jésus avec le nimbe cruciforme et assis; Marie essuyant les pieds de Jésus avec ses cheveux; Marthe apportant un plat de poisson; Lazare à son côté portant la coupe; et Judas, en gris, le seul sans nimbe, avec sa bourse en main.
  1. Juan Cantabrana, 2014, site juancantabrana.com, Espagne. Ce peintre originaire de Cordoba s’inscrit dans le courant de la nouvelle figuration espagnole. Ses paysages et portraits sont marqués par une recherche de lumière et transparence. Il a aussi fait des scènes bibliques. Ici, Marthe, à droite, apporte un plat; Lazare est au centre à la table; Judas, à gauche discute avec Jésus, pointant du doigt le geste de Marie, qui regarde vers la gauche, ouvrant l’image vers un ailleurs. Des disciples sont à l’arrière. La table est chargée de fruits et l’œuvre ressemble à une Cène. C’est d’ailleurs son titre : La Cène de Béthanie.
  1. Julia Stankova, icône, 2022, site juliastankova.com, Bulgarie. Cette artiste bulgare, déjà présente dans ces chroniques, allie la tradition byzantine et une expressivité personnelle. Ici, la figure de Marie, aux long cheveux, tenant le parfum, est recueillie et méditante. Trois témoins sont présents à l’arrière. Je suis peut-être l’un d’eux; je regarde et m’interroge …

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Voici un dessin simplifié en style vitrail, à tracer et à colorier, librement inspiré d’une peinture de Botticelli.

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Rencontres avec Jésus – Lazare

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, au travers de la résurrection de Lazare

MARTHE ET LAZARE, CROIRE ET RESSUSCITER : Jean 11, 1- 46

Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean – Chapitre 11

01 Il y avait quelqu’un de malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de Marthe, sa sœur.

02 Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. C’était son frère Lazare qui était malade.

03 Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. »

04 En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. »

05 Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare.

06 Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait.

07 Puis, après cela, il dit aux disciples : « Revenons en Judée. »

08 Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs, là-bas, cherchaient à te lapider, et tu y retournes ? »

09 Jésus répondit : « N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ;

10 mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. »

11 Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais aller le tirer de ce sommeil. »

12 Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. »

13 Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil.

14 Alors il leur dit ouvertement : « Lazare est mort,

15 et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! »

16 Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! »

17 À son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà.

18 Comme Béthanie était tout près de Jérusalem – à une distance de quinze stades (c’est-à-dire une demi-heure de marche environ) –,

19 beaucoup de Juifs étaient venus réconforter Marthe et Marie au sujet de leur frère.

20 Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison.

21 Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.

22 Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. »

23 Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »

24 Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. »

25 Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ;

26 quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »

27 Elle répondit : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. »

28 Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t’appelle. »

29 Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus.

30 Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré.

31 Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie et la réconfortaient, la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ; ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer.

32 Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus. Dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »

33 Quand il vit qu’elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé,

34 et il demanda : « Où l’avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, viens, et vois. »

35 Alors Jésus se mit à pleurer.

36 Les Juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ! »

37 Mais certains d’entre eux dirent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »

38 Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre.

39 Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur du défunt, lui dit : « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là. »

40 Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. »

41 On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé.

42 Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. »

43 Après cela, il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! »

44 Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes, le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. »

45 Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui.

46 Mais quelques-uns allèrent trouver les pharisiens pour leur raconter ce qu’il avait fait.


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Nous avons un long récit, comme souvent en Jean (la Samaritaine, l’aveugle-né), avec des étapes, plusieurs personnages et une progression dans la révélation. La scène est bien située : vers et à Béthanie, en Judée, près de Jérusalem. Jésus est en relation avec ses disciples (7-16), puis sur la route avec Marthe (17-27), puis avec Marie (28-37), et enfin au tombeau avec Lazare (38-46). Jésus, présent à chaque étape, est au centre. Le contexte est celui d’un deuil, d’une expérience souffrante pour tout le monde, Jésus inclus.

Nous retrouvons Marthe et Marie (cf. chronique précédente) mais avec des différences par rapport à Luc. Elles sont deux sœurs, là aussi, mais la famille est au complet : il y a leur frère Lazare, qui vient de mourir. Ce trio fait partie des ami-e-s de Jésus, ce qui est explicitement mentionné (v.3,5,36): ils sont proches de lui, Jésus les aime. En Jean, différemment de Luc, c’est Marthe, si on peut dire, qui a le beau rôle plutôt que Marie. Elle va sur la route vers Jésus et elle parle avec lui, alors que Marie d’abord reste à la maison, assise (pour travailler?).

Le dialogue de Marthe avec Jésus est profond. Dans ses paroles à Jésus, elle exprime sa tristesse puis sa confiance et son espérance. Mais le plus important, c’est son affirmation qu’elle croit en lui. En Jean, il n’est jamais question de la foi. Il s’agit plutôt de croire : c’est un verbe, qui requiert toujours un sujet devant lui : je, elle, nous, vous. On ne peut mieux dire le caractère éminemment personnel de l’expérience croyante. Il est employé huit fois dans ce récit : pour les disciples (v.15), pour quiconque (v.25, 26), pour Marthe (v.26, 27,40), pour la foule (v.42,45). La confession croyante de Marthe est une des plus fortes des Évangiles : Je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. Et elle affirme son croire avant d’avoir vu : Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru (Jn 20, 29).

La résurrection de Lazare est le 7e et dernier signe de Jésus en Jean. Il est question de gloire (v.4, 40) et il se termine avec des gens qui croient en lui (v.42, 45). Le 1er signe était celui du vin à Cana. Il était question de gloire et il se terminait avec les disciples qui croient en lui (2,11).

Lazare, par définition, a un rôle passif dans cette scène: il n’a pas le choix! Il est bien mort, comme l’indique la mention de la puanteur (v.39) par Marthe la réaliste. Mais il est ramené à la vie par Jésus qui l’appelle par un cri, et avec force : Lazare, sors! Et il l’appelle par son nom; c’est l’être humain précis et personnel, ami de Jésus, qui revient. Il est dans des bandelettes, comme un mort mais aussi comme un nouveau-né. Jésus invite à le délier.

Ce qui retient aussi l’attention dans ce récit, c’est la figure très humaine de Jésus. Il frémit intérieurement et se trouble (v.33, 38) : cette émotion qui revient deux fois est un mélange de douleur et de colère, face à la mort. Il pleure (v.35) : c’est la mort de son ami. Pour relever Lazare, il ne parle pas de façon routinière, mais il crie avec force. On n’est pas ici devant un automate, quelqu’un qui fait semblant d’être humain. Le mystère de l’incarnation est au centre de la révélation du Dieu vivant : Le Verbe s’est fait chair (Jn 1,14).

Plusieurs pistes ressortent de cette rencontre de Jésus avec Marthe et avec Lazare. Nous reviendrons sur Marie dans une chronique ultérieure. Marthe nous offre un modèle de croyante par sa démarche, son dialogue avec Jésus, sa confession de foi. Elle nous invite à croire de façon personnellement engagée, comme sujet unique. La foi n’est pas un thème abstrait de discussion mais d’abord une expérience, personnelle et communautaire, où je suis présent. Tout l’Évangile de Jean a été écrit avec cet objectif (Jn 20,31): Ces signes ont été écrits pour que vous (les lecteurs) croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom. C’est précisément ce que Marthe a proclamé dans sa confession de foi. Nous ne sommes pas extérieurs à ces récits : ils viennent nous chercher du dedans.

Je suis la résurrection et la vie, dit Jésus. Lui-même est passé de la mort à la vie, il a vaincu la mort et nous a ouvert un chemin vers l’Inconnu, à travers la croix et la gloire. II a rendu possible, si nous marchons avec lui, de déboucher sur une vie nouvelle, qui ne s’acquiert pas dans la facilité des techniques et recettes, même spirituelles, mais dans la vérité de nos vulnérabilités et dans l’assurance de notre croire en lui qui est le Christ, le Fils de Dieu, comme le proclame Marthe.

C’est à nous aussi que Jésus s’adresse, dans son cri : Lazare, sors ! Laissons-nous saisir par cet appel et nous pourrons être déliés de nos bandelettes, de nos peurs de vivre, de nos fermetures et nos inerties. Nous pourrons marcher à nouveau, plus confiants et affermis, pour affronter les morts multiples et faire sortir des tombeaux ceux qui y sont enfermés, ou soi-même revenu de loin. Croyons-nous cela ?

Enfin, ce récit peut nous inviter à prendre un temps de méditation autour de Jésus lui-même, dans le mystère de son humanité, de sa proximité, et de la gloire de Dieu qu’elle révèle. Vers quelle icone de ce visage, non seulement dans l’art mais dans l’humanité, me tourner pour redécouvrir cette ressemblance qui m’entraine et m’élève, jusqu’au plus intime?

Images

Le récit de la résurrection de Lazare est présent dans l’iconographie chrétienne dès ses débuts dans l’antiquité. Et il y demeure tout au long des diverses périodes. Cette histoire d’amitié et de deuil est très inspirante par son coté dramatique, son enjeu radical de vie et de mort, la figure à la fois bouleversée et puissante de Jésus, les divers personnages qui y interviennent.

Le récit est long. Les images se concentrent plutôt sur la scène finale, avec plusieurs figures, dont Marthe et Marie, les disciples, la foule, ou seulement Jésus et Lazare. La scène peut se passer à l’extérieur, devant le tombeau, ou à l’intérieur de celui-ci. La puanteur mentionnée dans le texte est parfois évoquée par des réactions qui font sentir visuellement cette odeur. Lazare, bien ficelé, emmailloté, peut avoir l’air d’un mort-vivant, qui fait peur à voir; ou d’un éveillé, un revenu à la vie plutôt qu’un revenant. Jésus, lumière et résurrection, est habituellement une figure imposante.

Voici des images depuis l’Antiquité, passant par le Moyen Âge, jusqu’aux temps modernes. C’est aussi un voyage à travers la variété des arts visuels et de leurs styles, et quelques grands noms.

  1. Sarcophage de marbre, 4e siècle, Musée du Vatican, Rome, Italie. Les sarcophages furent parmi les premières œuvres d’art chrétien, avec des scènes bibliques pour accompagner la personne décédée. Ici, Lazare est entouré de bandelettes; il est de petit format, en contraste avec Jésus, qui le touche avec un rouleau des Écritures. Marie est à ses pieds. Un enfant nu est à gauche de Jésus, symbole de la vie nouvelle de Lazare?
  1. Mosaïque, 6e siècle, Basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne, Italie. Les mosaïques, un art majeur dans l’Antiquité, ont présenté plusieurs cycles de la vie de Jésus. Ici, à gauche, Lazare est debout, sortant du tombeau, ses yeux bien ouverts. Une plante est près du tombeau. À droite, Jésus, selon le type antique du jeune homme comme pour le sarcophage, l’appelle à sortir du tombeau. Un disciple l’accompagne.
  1. Miniature, Codex Purpureus Rossanensis, folio 1, recto, 6e siècle, Musée diocésain d’art sacré, Rossano, Italie. Ce manuscrit enluminé, aussi appelé Évangéliaire de Rossano, est un des plus anciens, venant possiblement d’Antioche en Syrie. Écrit en grec, il comprend des miniatures de scènes de la vie de Jésus, selon l’ordre du calendrier liturgique. La résurrection de Lazare y est plus développée que dans les œuvres précédentes. À gauche, nous voyons Pierre et des disciples; à droite Lazare, sortant du tombeau, emmailloté mais debout et vivant, avec un présentateur; au centre Jésus, avec une foule qui réagit et Marthe et Marie à ses pieds.
  1. Giotto di Bondone, fresque, 1303-1305, Chapelle des Scrovegni, Padoue, Italie. Cette œuvre fait partie d’un cycle sur la vie de Jésus. À gauche, Jésus, main levée et accompagné de disciples, dont Jean et Pierre, appelle Lazare. Celui-ci, à droite, est cadavérique; une femme nimbée (Marthe?) se voile pour se protéger de l’odeur. Deux femmes, dont Marie, sont aux pieds de Jésus. Au centre, un jeune homme s’interroge et derrière lui, des gens réagissent. Deux figures, en bas à droite, tiennent la porte du tombeau. Voici une scène à la Giotto, mélange d’art byzantin et d’innovation, avec des personnages humanisés et le règne du bleu au fond. Mais qui est la figure nimbée à gauche de Lazare : Nicodème?
  1. Duccio di Buoninsegna, 1310-11, Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas, États-Unis. Cette scène faisait partie de la Majesta, oeuvre majeure du siennois Duccio qui s’inscrit à la fois dans l’art byzantin et la nouveauté de Giotto. Les personnages sont tous proches, sauf Lazare qui ressort ainsi. Jésus, avec Pierre et Jean derrière lui, lève la main vers Lazare, debout et sortant du tombeau, l’air bien éveillé. Mais près de lui, un homme se bouche le nez; un autre tient la porte du tombeau. Marthe est à droite de Jésus, le regarde et lui montre Lazare, alors que Marie est à ses pieds.
  1. Le Caravage, 1609, Musée régional de Messine, Sicile, Italie. Le caractère dramatique et intense des œuvres de Caravaggio ressort fortement dans cette œuvre faite en Sicile, vers la fin de sa vie. La scène se passe à l’intérieur du tombeau. Lumière et ténèbres s’y affrontent. Jésus étend la main vers Lazare, exactement comme dans la vocation de saint Matthieu. Lazare est dépouillé de ses bandelettes; son corps est à la frontière du cadavre, mais il est vivant car il tend la main pour recevoir la lumière de Jésus. Un homme tient Lazare, un autre la porte du tombeau. Marthe et Marie, à droite, sont proches de leur frère, avec tendresse.
  1. Carl Heinrich Bloch, 1870, chapelle, Château de Frederiksborg, Danemark. Ce peintre danois a réalisé beaucoup d’œuvres d’inspiration biblique, à la fois expressives et dramatiques, qui demeurent populaires dans les milieux chrétiens. Ici, la scène se passe dehors, devant l’entrée du tombeau, dont quelqu’un a enlevé la porte. Jésus, rempli de lumière, tend la main vers Lazare et l’appelle. On voit à peine celui-ci. Marthe et Marie sont près de Jésus, ainsi que diverses figures, dont un enfant en bas à droite.
  1. Vincent Van Gogh, 1890, Musée van Gogh, Amsterdam, Pays-Bas. Cette œuvre, en partie inspirée d’une gravure de Rembrandt, a été réalisée la dernière année de la vie de Van Gogh. Il a donné à Lazare, a demi-vivant, entre mort et vie, son propre visage, avec la barbe rousse. Les deux sœurs, Marthe et Marie, en vert, ont le visage de femmes qu’il connait. L’une d’elles, bras levés, enlève le mouchoir du visage de Lazare. En haut, au centre, le soleil levant.
  1. Henry Ossawa Tanner, 1896, Musée d’Orsay, Paris, France. Ce peintre afro-américain a dû quitter son pays à cause du racisme; malgré quelques appuis, il y avait peu de place pour lui dans le domaine de l’art. Il vit en France au moment de cette œuvre. Fils de pasteur et profondément religieux, ses personnages sont individualisés, dans une lumière à la Rembrandt. La scène se passe dans le tombeau. Lazare est étendu et à demi-éveillé. Marthe et Marie sont de chaque côté de Jésus. Celui-ci, mains ouvertes, a l’air recueilli, plus intérieur. Les personnes présentes, dont un Noir, expriment diverses réactions.
  1. Janos Vaszary, 1912, Galerie nationale hongroise, Budapest, Hongrie. Ce peintre hongrois, formé à Munich et Paris, s’est inscrit dans les courants impressionniste et expressionniste. Dans cette oeuvre, on voit trois groupes de figures : à gauche, trois femmes dont Marthe et Marie, tristes et en deuil, la main de Marthe désignant Lazare; au centre, Lazare nu, tenu par la Mort qui va l’emporter; à droite, Jésus et des disciples. Jésus, résurrection et vie, vient changer la situation; sa main tendue vers Lazare l’appelle à la vie. Il est tourné vers nous. En arrière-fond, la lumière de l’aube.
  1. Marcelo Hugo Salvioli, VII Bienal de Arte Sacro, 1998, Buenos Aires, Argentine. Ce peintre argentin a reçu le premier prix de la Biennale pour cette œuvre complexe et forte. En fonds de scène, un mur urbain avec des graffiti. En haut, c’est le monde de la lumière. Jésus, au centre, avec Marthe à droite et Marie à gauche, lève le bras et appelle Lazare. En bas, se trouve le monde des morts. Lazare, dont le visage reçoit la lumière, a les yeux ouverts. Les bandelettes sont omniprésentes; Lazare en sera délié.
  1. Duncan Long, 21e siècle, site duncanlong.com, États-Unis. Cet artiste et illustrateur américain a travaillé pour plusieurs maisons d’édition et magazines. Son art très varié montre beaucoup de maitrise et d’imagination. Ici, nous voyons seulement Jésus, qui appelle Lazare à sortir, et la main de Lazare, qui se lève dans le tombeau. C’est comme si cet appel s’adressait aussi à nous …

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Voici un dessin simplifié en style vitrail, à tracer et à colorier, librement inspiré d’images traditionnelles.

Cliquer sur l’image pour l’agrandir et la sauvegarder!

Rencontres avec Jésus – Marthe et Marie

Une nouvelle invitation à rencontrer Jésus, cette fois-ci au travers des points de vue de Marthe et Marie.

MARTHE ET MARIE, ENTRE SERVICE ET ÉCOUTE : Luc 10, 38-42

Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc – Chapitre 10

38 Chemin faisant, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut.

39 Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

40 Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. »

41 Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses.

42 Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris


Commentaire de l’Évangile

Par Daniel Cadrin, o.p.

Voici un court récit connu et inspirant : Jésus va visiter Marthe et Marie. Il ne se trouve que dans l’Évangile selon Luc. Il nous présente Jésus, le prêcheur itinérant et le prophète de la Parole, en route vers Jérusalem (9,51). Comme il l’a conseillé à ses disciples en mission (10, 5-7), Jésus prend le temps de s’arrêter et il se rend dans une maison. On passe ainsi de la route à la maison. Comment sera-t-il accueilli? Les deux femmes qui l’accueillent, Marthe et Marie, sont sœurs; Marthe semble l’aînée, car c’est sa maison. On ne les retrouve pas ailleurs en Luc. Mais elles sont présentes en Jean, avec leur frère Lazare (11,1-3; 12,1-3) à Béthanie; nous y reviendrons dans des chroniques ultérieures. Ici, le lieu n’est pas identifié : il entra dans un village.

La façon d’exercer l’hospitalité envers leur invité Jésus est présentée de manière contrastée. Marie écoute la parole de Jésus. Elle agit comme une disciple, assise aux pieds du Maître qui enseigne. Elle est centrée sur la personne de l’invité, en l’occurrence un prophète. Marthe est occupée par diverses tâches. De plus, elle critique sa sœur et demande même à Jésus d’intervenir dans leur querelle domestique. Son hospitalité n’est pas centrée sur l’essentiel, ce que Jésus lui rappelle. Par ailleurs, Jésus l’appelle deux fois par son nom, ce qui souligne le lien personnel.

On trouve un enjeu semblable dans les Actes du même Luc (6,2) où le service de la Parole et celui des tables sont mis en contraste. Pour Luc, la Parole est au coeur de toute son œuvre, depuis l’Évangile où Jésus l’annonce jusqu’aux Actes où elle est proclamée par les apôtres et se répand dans le monde. La Parole a priorité car tout naît de sa réception, de son écoute. Précédemment en Luc (8,21), Jésus a dit que sa mère et ses frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la mettent en pratique. Cela est repris plus loin (11,28) : Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui l’observent.

On a parfois identifié les attitudes de Marie et de Marthe à la contemplation et à l’action, Marie ayant la meilleure part. En fait, ce qui compte chez Marie, c’est plutôt son écoute de la Parole et son hospitalité envers Jésus. Marie est centrée sur l’essentiel, d’où tout le reste peut venir. La contemplation et l’action s’enracinent dans l’écoute de la Parole. Le témoignage, la prière, la prédication, l’attention aux détresses, le partage, toutes ces expressions de la foi ont besoin de prendre racines dans le sol unique de la Parole de vie.

Ce récit nous pose une question simple : Où sont nos priorités? Quelle place la Parole, dans toutes ses formes, prend-elle dans nos vies? De quelles manières pourrions-nous rester branchés sur la source? De plus, Luc nous invite à nous interroger sur notre hospitalité, sur nos façons d’accueillir : Qu’est-ce qui est plus important : porter une attention réelle aux personnes ou rester concentrés dans nos préoccupations et tracas?

Et si Jésus arrivait chez nous, dans notre maison, que ferions-nous? Et si déjà, il était arrivé, présent sous un visage familier ou nouveau, installé au salon ou dans la cuisine, disponible pour une bonne conversation. Il vaut peut-être la peine de fermer la télé ou la tablette, le portable ou le cellulaire, d’oublier un instant de tout nettoyer et ranger. Et des porter attention à sa parole et à sa personne. Tant de préoccupations nous habitent, nous inquiètent, requièrent notre activité. Ces soucis sont réels et ne peuvent être niés. Mais pour mieux y faire face et ne pas nous enfermer dans l’immédiat, avec un regard sans horizon qui vite se décourage, nous avons besoin de porter attention à cette parole des Écritures. Et à cette parole qui vient aussi de nos proches ou de gens plus lointains, qui nous appellent à relever la tête, à garder confiance, à espérer. Écoute de la Parole et espérance sont liées.

Images

Dans l’histoire des images, celle de la rencontre de Jésus avec Marthe et Marie, en Luc, s’est développée surtout à partir du 16ème siècle. La scène se passe dans une maison, souvent autour de la table, ou à l’extérieur près de l’entrée. Le style et la grandeur de la maison, comme de la salle, peuvent varier. Des objets de cuisine, des plats et cruches, et des aliments, surtout du pain et des fruits, sont présents. Parfois un paysage est intégré.

Près de Jésus, on trouve les deux figures de Marthe et Marie, et souvent aussi des invités et des disciples. Marthe et Marie sont bien identifiables par leur posture physique : Marie assise ou agenouillée aux pieds de Jésus et Marthe debout, en activité. Marie a habituellement l’air plus jeune que Marthe. Jésus est plus fréquemment en conversation avec Marthe, à propos de Marie, comme dans le texte. Parfois, Jésus et Marie sont en dialogue et Marthe est un peu à distance.

Voici quelques oeuvres de styles différents, depuis le 16ème jusqu’au 21ème siècle.

  1. Jacopo Tintoretto, c.1560, Alte Pinakothek, Munich, Allemagne. Le Tintoret, peintre de Venise où il a passé sa vie, s’est inscrit dans le courant maniériste mais en développant un style très personnel : sens de la perspective, figures en mouvement, aspect dramatique. Ses angles de vue sont originaux, offrant un autre point de vue; il aurait été un excellent cinéaste! La scène se passe dans une grande maison, dont on voit l’entrée, avec un foyer à droite. Jésus et Marthe sont tournés vers Marie, que Marthe désigne du doigt. Les deux femmes sont élégamment vêtues. Les vêtements de Jésus et de Marie ont les mêmes couleurs. D’autres figures sont présentes, en conversation. La lumière baigne la scène, irradiant de Jésus.
  1. Diego Vélasquez, 1618, National Gallery, Londres, Angleterre. Ce peintre espagnol de Séville est une figure majeure en histoire de l’art. Nommé peintre royal, il a travaillé à la Cour de Madrid. Cette œuvre de jeunesse (il a 19 ans) est déjà complexe. À cette époque, il a fait des natures mortes et des scènes de genre, montrant la vie quotidienne. Dans celle-ci, une servante prépare un repas, avec œufs, ail et poisson; une femme aînée lui fait des remarques. Au fond, on voit une scène biblique, avec Jésus, Marie et Marthe, comme une peinture dans la peinture. Le décor de la pièce est dépouillé. On peut faire un parallèle entre la jeune servante, recevant les remontrances de l’ainée, et Marie entendant Marthe se plaindre. On peut aussi voir la servante au travail comme Marthe, critiquée par Jésus. La lumière éclaire les figures, les aliments et les objets.
  1. Johannes Vermeer, 1655, National Gallery of Scotland, Edinburg, Écosse. Ce peintre néerlandais de Delft est célèbre pour ses portraits, ses intérieurs avec fenêtre et son sens de la lumière. Il a fait peu d’oeuvres, mais chacune aujourd’hui vaut une fortune. De famille calviniste, il s’est converti au catholicisme à 21 ans (1653) et il a épousé une catholique; ils ont eu onze enfants. Ici, par son format, cette œuvre est sa plus grande et l’une de ses rares œuvres religieuses. Seules les trois figures sont présentes, formant un triangle. Marthe apporte un pain dans un panier; elle est en conversation avec Jésus, qui désigne Marie du doigt. Marie est assise, attentive. Au centre, la lumière rayonne, par le triangle blanc de la nappe.
  1. Ivan Rutkovych, icône, 1697-1699, Iconostase Nova Skvariava, Musée National de Lviv, Ukraine. Cet artiste ukrainien a fondé l’École iconographique de Zhovkva qui fut influente pour le renouveau de l’art de l’icône. Tout en s’inscrivant dans la tradition byzantine, il a intégré divers éléments de l’art européen contemporain, dont le baroque. Son iconostase pour l’Église de la Nativité-du-Christ à Zhovkva, maintenant au Musée de Lviv, est la plus estimée de l’Ukraine, un trésor national. Elle comprend sept rangées d’icônes. La rencontre de Jésus avec Marthe et Marie en fait partie. Jésus et Marie, tous deux assis, sont en conversation. Marthe, debout à droite avec son sceau, à l’écart, observe la scène. À gauche, des personnes sont au travail près d’un foyer. Qui est la figure debout au centre : un saint, un ange, un prince, Lazare?
  1. Thomas Clement Thompson, 1847, National Gallery of Ireland, Dublin, Irlande. Ce peintre de Belfast a travaillé comme portraitiste, d’abord à Dublin où il a été formé, puis à Londres où il s’est installé à partir de 1817. Il est un des fondateurs de la Royal Hibernian Academy. Les positions de chaque figure sont claires : Marie à genoux, les mains jointes, Marthe debout tenant un plat, et Jésus assis. L’œuvre est un peu étrange : les trois ont un air figé et regardent dans le vide, comme si le mouvement s’arrêtait. Au fond, des gens sont à table, dans cette vaste maison avec boiseries, rideaux et balcon.
  1. Paul Leroy, 1882, Musée des Beaux-Arts, Rouen, France. Cet artiste a vécu la première partie de sa vie à Odessa, aujourd’hui en Ukraine mais alors en Russie. En 1877, à 17 ans, il arrive à Paris où il poursuit sa formation de peintre. Il a beaucoup voyagé en Afrique du Nord (Algérie, Égypte, Tunisie) et en Turquie; il a appris l’arabe. En 1893, il fut l’un des fondateurs de la Société des Peintres Orientalistes Français. Il est réputé pour son dessin et son sens des couleurs. Ici, c’est une œuvre de jeunesse, mais impressionnante et travaillée dans le détail. Marthe et Jésus conversent à propos de Marie. Les couleurs des vêtements des trois figures sont contrastées.
  1. Henryk Siemiradski, 1886, Musée Russe, Saint-Pétersbourg, Russie. Cet artiste polonais est né près de Kharkiv en Ukraine, alors partie de l’Empire russe. Formé à Kharkiv et à Saint-Pétersbourg, il a vécu longtemps à Rome. Il a peint surtout des scènes de l’Antiquité et de la Bible. Ici, nous sommes à l’extérieur de la maison. On voit une table et un banc à l’entrée. Le paysage est développé, avec les plantes et les fleurs, le grand arbre et les oiseaux. Le tout baigne dans la lumière. Jésus et Marie sont en conversation, en première place. Marthe est carrément en retrait à gauche, à l’écart avec sa cruche, observant la scène. Cela donne un autre regard sur cette rencontre.
  1. Maurice Denis, 1896, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie. Ce peintre français a été membre du groupe des Nabis, lancé par Paul Sérusier en 1888, sensible à la spiritualité et au symbolisme dans l’art. Catholique engagé, il fonde avec George Desvallières, en 1919, les Ateliers d’art sacré qui auront un rôle dans le renouveau. Ici, le cadre de la rencontre est un repas. Marthe debout porte un plateau de fruits (raisins et pommes, évoquant la rédemption). Marie est près d’elle, du même côté de la table, mais assise ou agenouillée devant Jésus. Les couleurs de leurs vêtements sont contrastées; mais Marie et Jésus ont les mêmes. Les trois ont la tête inclinée. Le paysage est celui de St-Germain-en-Laye, près de Paris, où l’artiste vivait. La coupe et la patène sur la table suggèrent une dimension eucharistique du repas. Au fond, Jésus et la Samaritaine près d’un puits sont esquissés. L’œuvre joue sur plusieurs registres.
  1. Robert Leinweber, c.1915, Museum of Fine Arts, Boston, États-Unis. Ce peintre allemand a été formé à Prague et Dresde. Il a vécu à Munich mais aussi plusieurs années en Tunisie. Il s’est spécialisé dans les scènes du Moyen-Orient et de la Bible, dans la ligne du courant orientaliste. Les trois figures sont alignées dans un espace extérieur : Marthe, avec sa cruche, debout et désignant Marie; celle-ci assise aux pieds de Jésus et un peu en recul; Jésus assis et regardant Marie. Là aussi, les vêtements de Marie et de Jésus ont la même couleur, en contraste avec Marthe. La lumière est omniprésente. Le cadre est celui d’un muret avec des plantes et d’une forêt, où quelqu’un marche.
  1. André Lecoutey, fresque, c.1937, réfectoire, Couvent dominicain St-Jean-Baptiste, Ottawa, Canada. Ce prêtre français, formé aux Ateliers d’art sacré, a vécu au Canada de 1946 à 1953. Il fut impliqué dans le renouveau de l’art sacré au Québec, avec Le Retable, à Joliette, regroupant plusieurs artistes; et il fut cofondateur de la revue Arts et Pensée. Cette belle et grande fresque, réalisée lors de son premier séjour au Canada, nous montre les trois figures, nimbées, autour d’une table : Marthe debout et servant, Marie agenouillée, et Jésus assis; une autre personne est au travail à l’arrière. L’armoire française au mur ajoute une note locale. Mais l’originalité de cette œuvre est de nous présenter ce qui n’a jamais été montré : Jésus qui va manger du maïs! Il ne semble pas trop surpris. C’est une inculturation unique : nous avons enfin le Seigneur au blé d’Inde.
  1. Gertrude Crête, 2000, encres acryliques sur papier, site interbible.org, Société Expo-Bible du Québec, Canada. Cette artiste québécoise, née près de Drummondville, était une Sœur de l’Assomption de la Sainte Vierge (s.a.s.v.). Elle est décédée en 2012, à l’âge de 97 ans. Formée aux Beaux-Arts à Québec et Montréal, elle a enseigné et a été active en plusieurs domaines : aquarelles, peintures, illustrations, verrières… Elle a réalisé une série, dont celle-ci fait partie : Les femmes de la Bible, porteuses du divin. On remarque la finesse du dessin et le jeu des couleurs. Les trois figures sont liées par le regard. Le gracieux paysage à l’arrière, le panier de fruits de Marthe, les fleurs de Marie, la cruche élancée et la table ronde, tout concourt à créer un espace de rencontre.
  1. Nathan Greene, 21ème siècle, site nathangreenestudio.com, États-Unis. Cet illustrateur originaire du Michigan, formé à Chicago, a travaillé pour plusieurs entreprises et maisons d’édition; il fut proche d’Harry Anderson, un artiste Adventiste réputé. Il fait maintenant des peintures de scènes bibliques, présentées en contexte contemporain ou de façon très vivante. Ses œuvres sont très utilisées dans les Églises nord-américaines. En celle-ci, le contexte de la rencontre est animé, avec des invités et un climat amical. Marthe et Jésus sont engagés dans un bon échange; la jeune Marie y porte attention. Dans l’espace restreint de cette demeure modeste, où tous les personnages sont rapprochés, la proximité de Jésus ressort. Comme s’il s’invitait chez nous …

Daniel Cadrin, o.p.


Dessin à tracer et à colorier

Voici un dessin simplifié en style vitrail, à tracer et à colorier, librement inspiré d’images traditionnelles.